Roland Fichet

Interprétations

La mer, j’avais dit sans hésiter

CE QUE PEUT UN TEXTE ( À la recherche du futur disparu )


« La porte à coulisse s’était refermée derrière moi dans une expiration de vieux pneu usé, et j’étais resté seul au milieu de l’esplanade goudronnée flanquée de résidences abandonnées. J’avais promené mes yeux alentour. Parkings déserts. Façades dont le blanc avait dû être autrefois éclatant. Grands frontons épurés aux lignes de paquebots. Balcons en saillie. Le tout très blanc, sur fond de ciel très bleu. Sur un panneau écaillé, j’avais lu le nom de l’immeuble le plus proche : Les Goélands. J’avais regardé les volets roulants baissés à toutes les chambres. Les jardinières desséchées aux balcons. Les baies vitrées de l’entrée principale barrées de ruban adhésif défraîchi. Les vieilles tables rouillées sur la terrasse, intouchées depuis des années, abandonnées à la pluie et au vent. Depuis combien de temps l’évacuation avait-elle été ordonnée ? Une mouette avait crié dans le ciel. Une poubelle en aluminium détachée de son socle avait roulé dans un bruit de ferraille jusque contre un palmier nain. »

Un présent ruiné

Le monde idéal promis n’a généré que désastres, déserts, abandons « bruits de ferrailles ». L’âge d’or devait advenir sur terre et non dans un au-delà-paradis. Foin des vieilles croyances et des religions, le futur sur terre serait radieux, et les lendemains chanteraient. Le devenir-heureux annoncé à longueur de discours s’est mué en cauchemar totalitaire. Le rêve américain ? Foutaises !
Dans Rudimenteurs d’Alexis Fichet l’avenir a déjà eu lieu. Il n’en reste que des traces difficiles à décrypter. Dans La mer, j’avais dit sans hésiter de Sylvain Prudhomme, l’avenir a aussi eu lieu et ce qu’il nous laisse en héritage a le visage de l’abandon. Le désir d’avenir se retourne en désir du passé, en désir de ce qui a été vécu avant, en désir de ce qui a disparu, de ce qui a été perdu. Dans le présent devenu inhabitable quelques fenêtres ont été découpées . Ultimes respirations ? Rudimenteurs prend le relais de La mer, j’avais dit sans hésiter. Le petit carnet aux pages « épaissies de caractères » pourrait être une des traces récoltées par les rudimenteurs d’Alexis Fichet.
En sommes-nous là aujourd’hui dans les grandes villes, dans les mégapoles ? Est-ce que la limite du supportable est atteinte ?

Note pour le temps présent. L’art d’habiter. Observer de près et décrire les modes de vie dans la cité, la chaîne des actes permis ou interdits, la logique des dispositifs et des agencements qui régissent la vie des habitants.
Une autre façon d’habiter la ville se déclinerait comment ?
Quelles utopies pour la ville de demain ?
En face de la ville-désastre on imagine quoi ?

L’espoir

« Vous êtes l’espoir, avait dit le maître de cérémonie, dans sa veste illuminée de paillettes. Vous êtes la preuve que tout peut arriver. Le réconfortant rappel que demain le destin peut choisir n’importe qui d’entre nous. »
« L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotsky ! »
Ce sont les trois phrases écrites sur la carte postale envoyée par Ludovik John dans la Plaisanterie de Milan Kundera. Et pourtant la civilisation s’adosse à cette certitude : il y aura un DEMAIN.
Cette certitude est-elle ébranlée ( cf Eaux fortes de Claire Bechec, Le Grand affaissement de Basile Mulciba, Soula-JE de Fabienne Juhel ) ?
Aujourd’hui n’est-ce plus qu’une hypothèse ? Il y aura un demain ? Peut-être.

L’aveugle voyant

« Je respirais l’océan et sentais remonter en moi des souvenirs d’enfant au bord de la mer. Images presque oubliées de pêche à pied du temps d’avant, à débusquer couteaux et palourdes sur la grève à marée basse, à parfois lever sous un rocher un crabe dont les pinces mordaient mon bâton. Vision d’une méduse échouée que j’avais crevée du bout d’un bâton. La masse gélatineuse de sa robe pourpre, gluante. Le charnu des filaments que j’avais lacérés l’un après l’autre, les traînant dans le sable. L’adrénaline de ma sandale posée sur la demi-sphère de chair visqueuse, de ma station en équilibre sur le cadavre, malgré la peur d’être piqué. La vague honte de mon acharnement. Le goût salé de l’eau dans ma bouche lorsqu’abandonnant enfin ma proie j’avais couru replonger dans les vagues et jouer dans les rouleaux. »

L’effet rétroviseur. Ce qui remonte : un fragment d’enfance, d’absolu, de cruauté ordinaire. Dans toute vie rôde l’ombre de l’enfance ? Le héros de l’histoire ne voit pas ce qui lui arrive ( sur la figure ), il revoit des fragments de son enfance vécue en osmose avec la mer, la grève, la faune marine.

L’effet méduse : « une méduse échouée que j’avais crevée du bout d’un bâton »
Sur le visage de Marina Stücke le reflet indéchiffrable de la mort. Indéchiffrable ? Qu’il s’interdit de déchiffrer ?
Pas facile de voir des serpents dans les « cheveux d’un blanc presque irréel » de « la chargée des récompenses ».
Toutes les représentations ont été brouillées. Le narrateur ne voit plus que des images qu’il ne parvient pas à interpréter.
C’est dit dès la première phrase : « Le chauffeur de bus m’avait dit au revoir avec un regard doux, dans lequel j’avais peiné à savoir si perçait de l’envie ou de la compassion. » C’est une des lignes à haute tension de la nouvelle.

Nature

« Bon pour une expérience de nature ». Au lendemain de ma désignation par la loterie, j’avais coché cette case en guise de privilège dont je demandais une unique fois dans ma vie à jouir. D’autres lots m’avaient fait hésiter : l’ascension jusqu’aux dernières neiges du Pamir ; l’immersion dans un authentique morceau de forêt équatoriale au cœur du Parc Naturel d’Amazonie ; un tête à tête avec Sandokan, le rhinocéros blanc récemment recréé par l’équipe de chercheurs de Nairobi. J’avais fermé les yeux, écouté longtemps en moi, attendu que mon choix s’affermisse. J’avais senti l’appel d’odeurs marines, de houles venues de loin. J’avais retrouvé enfoui très profond dans ma mémoire le goût salé d’embruns léchés dans mon enfance.
— La mer, j’avais dit sans hésiter, avec une certitude inébranlable à présent. Si je peux faire un vœu, que ce soit de revoir une fois dans ma vie la mer (…) J’avais coché la case océan. »

« Privilège dont je demandais une unique fois dans ma vie à jouir. »
Cette « expérience de nature » on ne la vit qu’une fois. Dans la nouvelle de Sylvain Prudhomme le Pays gère ( « À présent le Pays s’occupe de tout » ) il se charge de la gestion des oasis de jouissance, des fenêtres dans les murs de la prison collective. Ce pourrait être une farce un peu cynique : ce moment de bonheur, d’extase vous ne le toucherez du doigt qu’une fois dans votre vie, après vous vivrez dans la solastalgie. Mais non, l’issue n’est pas farcesque, elle est tragique. Il y aura un prix à payer.
Jouir une fois dans sa vie …on pense au « jour de vie » de Claire Bechec dans La Réserve des choses.
« J’avais coché la case océan. » Les fantômes sont patients, ils vous attendent au coin du bois ou au bord de la mer.
Dans les fictions de la Bibliothèque des futurs, jouir est souvent lié à un rapport avec la nature.

Résurrection

« J’avais cru que c’était mort en moi depuis longtemps mais non. C’était toujours là.
Mes pupilles se souvenaient. Ma gorge se souvenait. Ma peau se souvenait. Chacune des terminaisons nerveuses de mon corps se souvenait.
Le Pays avait eu beau faire, avec ses potions d’oubli, son opium, ses sourdines, ses cures d’abrutissement aux plaisirs vils et aux semaines de soixante heures.
C’était toujours en moi.
C’était là et cela criait. Cela hurlait. Cela exultait d’être toujours en vie.
Mon émotion de retrouver la mer se doublait maintenant d’une autre : celle de me retrouver moi. De retrouver l’enfance que j’avais crue à jamais perdue. De la retrouver plus vivante que jamais. De l’entendre rugir avec une soif de revanche qui la faisait hurler : je ne suis pas morte. Ce n’est pas vrai que je suis morte, au contraire je vis.
C’était toujours là en moi.
Cela vivait.
C’était plus puissant que les décennies d’efforts pour l’éteindre.
C’était indestructible.
Je criais à pleins poumons dans le vent et la lumière qui tournoyait à l’infini devant moi, mais mon cri n’était plus un cri déchiré désormais, ce n’était plus l’exutoire d’un trop plein d’émotion à retrouver la mer.
C’était un cri de joie et de rage mêlées. »

« Mon émotion de retrouver la mer se doublait maintenant d’une autre : celle de me retrouver moi. »
Le héros est soulevé, traversé par le sentiment océanique. Dans son dialogue avec Sigmund Freud, Romain Rolland avance ce concept de sentiment océanique. Un sentiment qui nous fait ressentir et vivre notre lien profond avec l’univers, qui nous précipite dans un rapport avec quelque chose de plus grand que nous-mêmes sub specie aeternitatis, sous l’aspect de l’éternité, formule qu’il emprunte à Spinoza.

« La mer était là, éclatante. Les vagues à mes pieds rebondissaient, dansaient, jouaient. Les embruns soulevés par le vent fouettaient les vitres. De toutes parts l’immense étendue liquide ondoyait, scintillait, se ridait, se gonflait, se creusait. Le soleil du matin arrivait d’en face, rebondissait sur l’eau, jetait de tous côtés des paillettes de lumière qui m’obligeaient à plisser les yeux. C’était beau. Beau à en pleurer. »

Voilà ce dont tous sont privés. Voilà ce que le lauréat est invité à vivre une seule fois et d’avoir vécu cela il mourra. Celui qui a posé ses yeux sur ce qu’il est interdit de voir doit être exécuté, ou au moins agir comme Oedipe : Ça me regarde dit Oedipe et il se crève les yeux.

L’écriture puissance

« Alors je vis le carnet et le stylo confiés par Marina Stücke.
Je revis la façon dont elle avait parlé de mon métier, l’insistance qu’elle avait mise à souligner qu’il l’intéressait.
Je revis les cheveux blancs et doux de Marina Stücke.
Ses cheveux fous, légers, de femme qui ne pouvait être devenue l’esclave du Pays.
Ses yeux vifs de femme qui jamais ne se laisserait éteindre.
Je compris ce qu’elle voulait. Je compris tout.
Je saisis le papier et le stylo, me mis à griffonner frénétiquement. Passai la dernière demi-heure à écrire, à écrire aussi exactement que je pus, avec la rage désespérée du condamné qui s’adresse pour la dernière fois aux siens.
Je venais de mettre le point final lorsque reparut Marina Stücke.
Je vis que ses yeux cherchaient par terre et sur le rebord de la fenêtre, fouillaient la pièce entière à la recherche du carnet et du stylo. Je lus dans ses yeux un éclair de satisfaction, presque de soulagement, à voir que je serrais le carnet dans ma main.
Je vis qu’elle remarquait le froissement léger des pages épaissies de caractères. Qu’elle comprenait que je l’avais fait, que j’avais fait mon travail.
Elle me sourit avec douceur, de son sourire d’alliée, ainsi que je l’avais deviné depuis la première seconde.
(…)
– Au moins vous et moi aurons fait notre possible. »

L’issue
Et soudain un peu de lumière. Et soudain on entrevoit une issue, un acte est posé. Et même deux. Marina Stücke donne au héros de l’histoire un carnet et un stylo, il s’en empare et écrit. Alleluia ! Ils ont trouvé un moyen d’agir : LE TEXTE.
J’écris donc je suis. Acte de création, acte de futur, l’écriture d’un texte qui témoigne unit Marina Stücke et le narrateur dans un geste de résistance.

« Le texte est une arme contre le temps, l’oubli et contre les roueries de la parole, qui, si facilement, se reprend, s’altère, se renie ( … ) Le texte est un objet moral : c’est l’écrit en tant qu’il participe au contrat social ( …), il marque le langage d’un attribut inestimable : la sécurité. » Roland Barthes – Théorie du texte

« La pulsion d’archive, c’est un mouvement irrésistible pour non seulement garder les traces, mais pour maîtriser les traces, pour les interpréter. Dès que j’ai une expérience, j’ai une expérience de trace. L’archive ce n’est pas une question de passé, c’est une question d’avenir. » Jacques Derrida – Trace archive, image et art

La mission
Le carnet repasse dans les mains de la « chargée des récompenses » ( « C’est moi qui ai pour mission de (vous) conduire à destination. » ) Pour mission maintenant de conduire à destination « les pages épaissies de caractères ». Cet objet fragile sera-t-il l’instrument d’une révolution du regard ? Déclenchera-t-il une prise de conscience, ouvrira-t-il la voie à une déconstruction/reconstruction du Pays ?
On imagine que c’est l’enjeu : ouvrir la possibilité d’une transformation, d’une révolution.
Que peut l’écriture ? L’auteur nous invite à croire qu’un texte peut lever des forces de vie contre les forces de mort.
On ne sais pas ce que peut un texte ? Sylvain Prudhomme dans cette nouvelle dense et articulée parie sur la puissance de l’écriture et nous suggère qu’un texte peut toujours arriver à destination, quels que soient les obstacles et les frontières à franchir. Il ne faut jamais renoncer à jeter une bouteille à la mer.

Jetez la bouteille à la mer, j’avais dit sans hésiter.

Question pendante : qui sera tué au nom de l’avenir de tous ?

PS : Extrapolation inspirée par cette nouvelle : L’auteur d’une fiction prédictive écrit-il dans cet espace-temps juste avant que le ciel lui tombe sur la tête, dans ce creux entre maintenant et l’évènement qui lui coupera la parole pour toujours ?