Le musée vide – Lise Kervennic

ouverture

LE MUSÉE VIDE

I. Un musée, c’est simplement…

La foule V.I.P. évolue dans le grand hall vide du musée d’Orsay. Du haut de l’estrade, je les regarde s’emplir de petits-fours aux saveurs moléculaires. Les observer ne me rend pas nostalgique. Ils ne sont pour moi qu’une masse informe de visiteurs en tenue de soirée, un brouhaha de rires contenus, et si je tends l’oreille au fond sonore, ils sont même d’agréables cliquetis, le bruit de l’écoulement d’une rivière de diamants. Décidément, je ne suis pas nostalgique, rien n’a changé.

Il m’a été demandé de couper le bandeau rouge, symbole de la percée vers le musée de demain. Dans quelques instants, je dévoilerai au public ce qu’il est venu chercher, une information exclusive, qui, leur a-t-on promis, changera l’expérience de l’art à tout jamais. Mais avant cela, il assistera en grande pompe à la mise en caisse publique du dernier tableau, ému et aviné il acclamera, prêtera l’oreille au long discours d’adieux de monsieur le directeur et enfin, applaudira fort et par convenance.

Orsay a progressivement été vidé de ses œuvres et de ses gens jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’elle, la Vénus anonyme, et moi, conservatrice d’un seul et unique tableau, une huile sur toile invendable.

L’amendement le précisait : la condition à la reconversion des lieux était le placement sécurisé et scrupuleux de chaque œuvre, jusqu’à la dernière. J’aurais pu rester comme cela des années, à préserver 57 400 m2 de surface inutile. Zéro client pour L’origine du monde.

Points de vue

Un tryptique loufoque

Le musée vide de Lise Kervennic est constitué de trois tableaux successifs qui nous conduisent :
1- Au musée d’Orsay : où l’on découvre un cadre, et pas des moindres, l’Origine du monde, qui se trouve arraché à son cadre muséal, matrice protectrice devenue stérile.
2- Dans les profondeurs de la Terre : où se tient un super bunker destiné au stockage et à l’import-export des œuvres chassées des musées, achetées par les particuliers et invisibilisées – lieu d’un business infernal.
3- Au musée d’Orsay : où l’on croit fermer la boucle en se risquant de l’autre côté du cadre, et où l’on flirte avec le virtuel, dans une vertigineuse et voluptueuse renaissance du tableau de Courbet – ligne de fuite qui consomme la marchandisation de l’art en même temps que sa mort.

Triptyque loufoque qui, par delà les apparences et les jeux exploratoires divers, intrigue, interpelle, et fait frémir.
Quel est donc l’avenir des musées, semble questionner l’autrice, à l’ère des expériences immersives et de la massification des écrans qui supplantent le rapport direct qui peut ( doit ?) s’instaurer entre le spectateur et l’œuvre même ?

Dans cette nouvelle pleine d’humour et de fantaisie, le monde tel qu’il pourrait se faire a pris le risque de se défaire des biens communs que sont les œuvres d’art. Destituées de leur dimension intouchable et sacrée, elles se dissolvent dans une frénésie mercantile et consumériste toujours plus invasive. Cet abandon constitue une rupture ontologique avec le monde, et la beauté, mais ils sont peu, ceux qui s’en rendent compte. Un sentiment de « nostalgie » parfois frôle ces « enfants perdus », orphelins qui s’ignorent.

« Le monde devient laid car on ne le regarde plus ». Quelle expérience esthétique nous propose le musée de demain ? Le musée vide nous fait entrevoir un musée dépouillé de son fond historique matériel. Il propose une expérience artistique immersive et inédite, où les œuvres patrimoniales n’existent plus qu’à l’état de trace, étant devenues objets d’exploration virtuelle, et offrant au spectateur une « rencontre » d’un nouveau type, capable de satisfaire les sens. En effet, dans le troisième volet de la nouvelle, il est bien question de consommer, et surtout consommer, du sexe (féminin), des sensations, du « tangible » … La pulsion scopique et la tension érotique fonctionnent à fond.
Pourquoi ce tableau, l’Origine du monde ? On peut y voir le lieu du passage par excellence, symbole de l’indéchiffrable, et précisément de l’infranchissable. On peut y voir la constance d’une énigme absolue. S’accorder le droit de franchir ce qui ne peut être franchi, c’est prostituer l’art dans un monde exclusivement marchand. En « ouvrant » le tableau, on dilapide son mystère.

« J’ignore pourquoi, mais j’aimais ces choses ensemble. » La dislocation de la phrase qui compose le titre des trois tableaux de la nouvelle rend performante et archi-visible la fin d’un monde où l’expérience esthétique a encore de la valeur. A défaut de se réfugier dans des caisses « anti-tout », faut-il souscrire à ce monde nouveau, qui ressemble cependant si terriblement à l’ancien, perpétuellement tendu vers une impossible effusion ? L’être humain, semble nous dire ce texte, a construit le chemin de sa propre aliénation, a plongé dans les cercles de l’enfer, toujours plus expérimenté en artifices, mais séparé de lui-même.

Dans son poème en prose, Confidences, Paol Keineg proclame : « Une plante, quand elle a perdu son nom, est en danger de mort ». On pourrait établir un parallèle et dire : un tableau, quand il a perdu sa matière et son mystère, est en danger de mort.

Le Musée vide est plein de chimères. Et l’être humain reste seul face à elles, englouti et démuni.

« La caisse doit survivre à l’homme »

J’ai trouvé une force allégorique dans le texte de Lise Kervennic Le musée vide. Il illustre une priorité dans les actions à mener pour imaginer le futur proche, 2039 : les nouvelles représentations du bien commun, du sociétal, du vivre ensemble.

L’art, l’œuvre, le musée comme maison commune où l’on vient partager des représentations, des valeurs communes (esthétique, sens) seraient bientôt vidés de tout intérêt. Nous serions face à une reconversion profonde. Danger ou opportunité ?

Les tableaux de Courbet – L’origine du monde ou L’enterrement à Ornans – archétypes de la fonction de provocation de l’art, ne représenteraient plus qu’une abstraction : une valeur-refuge marchande, enfouie dans un bunker (l’image du bunker est transversale à plusieurs textes de la Bibliothèque des futurs) comme l’or en lingots dans les caves des banques nationales. Nous serions, le texte le précise, dans un climat de chaos, de catastrophe : « La caisse doit survivre à l’homme ».

Lise Kervennic, dans son allégorie, interroge le sens et le statut de la représentation. L’art – nos représentations du réel -, l’action même de représenter seraient en crise. « Le monde est laid parce qu’on ne le regarde plus » dit la conservatrice. « Ces clients, comme les œuvres, je ne les vois pas (…) Parfois je me dis, Nico, y a rien dans les caisses, elles sont vides » dit le gardien.

Ce thème de « l’évidement » fait l’objet d’analyses de la part de sociologues et de philosophes qui se sont penchés sur la « post-modernité » dans les démocraties occidentales. Un des essais les plus marquants selon moi est L’ère du vide de Gilles Lipovetsky paru en 1983. Pour cet auteur, qui ne s’inscrit pas, précisons-le, dans une perspective nostalgique, nous sommes confrontés aux effets d’un puissant mouvement de fond : l’individualisation, la personnalisation narcissique et hédoniste de nos sociétés. Le mouvement se conjugue avec trois logiques : la logique politique ( État providence), la logique capitaliste (société de consommation) et la logique culturelle (effets de négation, de déconstruction des avant-gardes successives) .
Le « plein », l’aspiration et l’idée de plénitude se sont centrés prioritairement sur le « Moi-corps », objet de toutes les attentions et finalités : Moi body-sculpté, psychanalysé, sportivement performant, éternellement jeune, hors limite et finitude, transsexuel aujourd’hui, et, de plus, lui aussi «bunkérisé» dans des bulles technologiques via écouteurs, écrans etc…
Cette expansion dominante de la personnalisation a largement contribué à affaiblir, évider les représentations majeures antérieures : celles du politique, des grands récits, de la transcendance, de l’Autre …et leur agencement dans la représentation collective du réel. Lipovetsky parle de désubstanciation, de désaffectation des ces représentations.

La prépondérance prise par l’individualisation et le « Roi-corps » peut aussi se comprendre comme phénomène d’angoisse : une réaction-anticipation face à l’emballement technologique. Comment l’amortir et l’assimiler collectivement ? Que deviennent nos représentations du réel dans l’expansion de la virtualité de la dématérialisation, de la réalité ajoutée, de la télé-réalité, de l’intelligence artificielle … Poussons l’allégorie à l’extrême : une société de Narcisses où tout serait transparent, indifférencié ?

« J’ignore pourquoi, mais j’aimais bien ces choses ensemble » dit la conservatrice désabusée. Envisager de nouvelles façons d’habiter le monde, cet impératif, la Bibliothèque des futurs l’a repris à son compte. À l’issue de la lecture du Musée vide de Lise Kervennic, on pourrait ajouter : « Comment habiter le monde ensemble ?».

Mise en boîte

Nouvelle très courte (texte sans doute le plus court de la BDF reçu à ce jour), très bien écrite. La fin m’a paru assez obscure lors de la première lecture.

Après un texte sur la conservation des livres – Manger la bibliothèque de Cyrille Martinez – voici un texte sur la conservation de la peinture.

Les tableaux sont mis en boite. L’auteur utilise l’expression « mettre en caisse » :
« La mise en caisse de la dernière œuvre du musée d’Orsay va maintenant avoir lieu ! »
C’est la première mise en boîte.

Nous sommes en présence de deux narrateurs : la conservatrice du musée d’Orsay dans la première partie et Nico, le receleur dans la deuxième. C’est lui qui opère la deuxième mise en boîte puisque les caisses sont entreposées dans un bunker. Il vit d’ailleurs dedans, à sa demande. Encore un personnage dans un bunker comme dans Bunkering de Frédéric Vossier. Le monde est-il en guerre ? :
« Mettre le nez dehors, ça nous dit de moins en moins. Bientôt au milieu du chaos, on s’éternisera, eux et moi, dans nos caisses anti-tout. »

Dans la dernière partie, Lise Kevennic décrit une expérience immersive – on pense aussi à La réserve des choses de Claire Bechec – : le visiteur du musée entre dans le tableau.

« Plus tard, le visiteur baisse la tête pour traverser à nouveau le cadre doré. »
C’est la troisième mise en boîte.

En choisissant de mettre en valeur le peintre Courbet, peintre sulfureux – les deux tableaux évoqués dans la nouvelle ont été des immenses scandales – Lise Kervennic nous invite à une réflexion sur l’art réaliste, sur l’importance de dire le monde tel qu’il est. « Le monde devient laid car on ne le regarde plus. Je dois être nostalgique ».

Qu’est-ce-que le beau ? Qu’est-ce-que le laid ? N’oublions pas que Courbet est un contemporain de Baudelaire – « Le beau est toujours bizarre » – et de Gautier – « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. »
On ne regarde plus les œuvres. On regarde les visiteurs du Musée, leur ivresse, leur noyade. Dans le bunker, les caisses ne sont jamais ouvertes et dans le musée d’Orsay reconverti en lieu d’immersion sensible, sensuel, érotique, le regard devient pulsion scopique :
« Dans son sommeil elle bouge, et en bougeant elle écarte les cuisses. Le visiteur ose enfin regarder cet endroit qu’il connaît bien. »

Mais qui est Constance ?
J’ai vérifié. Il s’agirait de Constance Quéniaux. Certains pensent que c’est le modèle de L’origine du monde.
Habillée, la voilà :

Lise Kervennic

Lise Kervennic est née en 1991 à Saint-Malo. Ancienne galeriste, elle est l’autrice d’un premier roman paru en 2023 chez Flammarion, Les Marchands de Paris.

Elle arpente aussi les musées à la recherche du syndrome de Stendhal ou simplement pour le bonheur d’observer les visiteurs.

Le musée vide est le constat de ses déambulations : un public nouveau s’attend à vivre l’art comme une expérience plus seulement intérieure mais immersive, sensorielle, totale et à partager. Les institutions tendent à répondre à cette demande (cf. Les boutiques des musées, les expositions numériques, les selfies…). Est-ce une nouvelle manière d’assouvir ce désir légitime, celui de percer le mystère d’une œuvre d’art ?