Annie Lucas

3 mots
Joie – exercice – espace

3 œuvres
Les frères Karamazov de Dostoïevski. Déjà lu deux fois et j’ai hâte de recommencer.
Le musée de l’innocence de Orhan Pamuk. Je me sens un peu citoyenne d’Istanbul depuis que je l’ai lu.
L’arbre-monde de Richard Powers. M’a aidé comprendre la radicalisation des luttes écologiques.

3 phrases
– Pour que quelque chose arrive il faut que quelque chose s’en aille.
« On pétrit l’argile pour en faire un vase
Mais sans le vide interne
Quel usage en ferait-on ? » Lao Tseu
« Je suis né mort, je voudrais mourir vivant  » – Roland Fichet – Terres promises

Interprétations

D’un pays sans fin

Il s’agit de fables

Paol Keineg met en exergue de son recueil D’un pays sans fin une phrase de Bernardin de Saint-Pierre qui se termine par ces mots : « …Ainsi les fables réfléchissent la vérité avec plus d’étendue que les événements réels. »
Cette phrase exprime très bien l’ambition de la Bibliothèque des futurs. Recueillir des «fables» – nous les appelons des fictions prédictives – qui «réfléchissent la vérité».
Roland Fichet écrit : «…nous passons par ce reflet subtil que sont les fictions littéraires pour atteindre le réel. » Réfléchir c’est renvoyer un reflet mais c’est aussi exercer la pensée et c’est ce que vise la Bibliothèque des futurs en réunissant autour des fictions une assemblée de lecteurs interprètes.
Autres mots employés par Bernardin de Saint-Pierre : « avec plus d’étendue que les évènements réels ». Nous avons aussi cette ambition : élargir le champ de vision, décloisonner nos savoirs…
En commençant son recueil par cette citation, Paol Keineg donne une clé pour se faufiler dans la compréhension de ses poèmes : il s’agit de fables.

« A la recherche de certains vestiges, j’arpentais la route qui va de Ker à Ker, en passant par Ker (…) Par où arrive-t-on à Ker ? On m’a parlé d’un embranchement. Je lui explique. D’ailleurs, c’est simple : Pour aller de Ker à Ker, il suffit de passer par Ker.»
La toponymie bretonne est en effet saturée par les noms qui commencent par Ker. Je vois une forme de comédie dans la répétition du mot mais chez la lectrice que je suis, monte une sourde inquiétude comme si on devait toujours revenir au même point, prisonniers d’un éternel retour. Le sentiment que prendre une autre voie n’est pas possible, nous tournerions en «rond» ou «autour» comme K dans Le Château de Kafka. Cette consonne – K – depuis les écrits de l’écrivain tchèque – n’est décidément pas rassurante !
Mais j’y vois aussi une lecture plus apaisante, proche de la pensée taoïste : il n’y a pas de but, pas de commencement, seul compte le chemin par où l’on passe.
« Connaître l’origine
Revient à marcher sur la voie » Tao Te King – Lao Tseu – Traduction Ma Kou
« On m’a parlé d’un embranchement »
Une remarque d’Anne Huonnic, une de nos lectrices interprètes : « c’est à la croisée des chemins qu’on rencontre L’Ankou ». Cette femme au chapeau jaune en serait-elle un avatar? Cette femme, si on admet qu’elle est une représentation de L’Ankou, me fait penser même si elle est beaucoup plus jolie – quoique munie d’un bouche dévoreuse – à la mort telle que la décrit Georges Brassens dans sa chanson Oncle Archibald.
Brassens : «… Et les voilà, bras dessus, bras dessous / Les voilà partis je ne sais où / Faire leurs noces faire leurs noces…»
Keineg : « Voulez-vous m’accompagner ? Elle m’offre le bras, je le prends.»

Abandonner – Qu’est-ce que tu t’imagines ?

Sauver ta vie ou…préserver ton âme

«…tout quitter, aller vers les jardins, les champs, se lever à 5h du matin, écouter les oiseaux crier à la levée du jour, acheter cette maison en ruine, faire du ciment, gratter les murs, oui, on était beaux, on était excessifs, toujours, tu ne peux pas imaginer comme on a été beaux et excessifs. »

La question posée par ce texte mais aussi par Eden de Waddah Saab, est : que faire lorsque la conscience que notre société va dans le mur devient aiguë au point d’imposer à certains – souvent des jeunes – un changement radical de vie ? Cette question anime aussi un roman comme L’Arbre-monde de Richard Powers. ( Éditions le cherche-midi – 2018). La solution pour certains d’entre eux, les plus conscients, les plus informés passent par la radicalité d’un engagement ou d’un choix de vie à la marge du système. On trouve cette expérience dans les deux textes, celui de Mentré et celui de Saab et dans les deux cas il y a des leaders charismatiques qui entraînent dans leurs rêves leurs amis et/ou amant.e.s, ceux-ci se muant parfois en disciples :

« Celui qui a des idées et entraîne les autres pour les mettre en œuvre. Celui dont l’esprit est si brillant que sa parole déployée en vagues successives vous portait aux confins du monde réel, sur les bords d’un rêve qui vous semblait, en l’écoutant, avoir toujours été vôtre. » C’est ainsi que Saab décrit Paul, celui qui va devenir le leader de la communauté des Cloches brunes « Il a tellement travaillé à éveiller les gens, et on le suivait, il avait cette science et ce charisme. Moi je n’avais pas la patience des recherches, mais j’agissais, je participais à toutes les opérations, même les plus dangereuses, même quand, le plus souvent, il était contre. » C’est en ces termes – à d’autres endroits la narratrice parle de son ex-mari comme d’un génie – que Mentré présente celui qui fut un grand penseur écologiste avant de se réfugier dans un paradis doré.

La mère/narratrice de « ABANDONNER – Qu’est-ce que tu t’imagines ? » parle une fois que la catastrophe nucléaire a eu lieu.
Waddah Saab termine son texte Eden par cette phrase : « Il flotte sur Cloches Brunes l’esprit de quelques Humains qui ont voulu ramener le monde à un âge où les Hommes pouvaient l’habiter. L’espoir que leur futur puisse être autre chose qu’une terre atomisée, brûlée et stérile. » Le thème de la catastrophe, de l’apocalypse est très présent dans les textes que nous avons reçus à la BDF : Rudimenteurs d’Alexis Fichet présente une société qui survit au milieu des déchets. Le sous-titre de Dans les Jardins d’Electropolis de Lancelot Hamelin, s’intitule « Fragments d’une fin du monde ».

Les fictions de la BDF sont traversées par les angoisses suscitées par les rapports alarmants du GIEC, les menaces sur la bio-diversité et la course folle à la consommation. Dans une fable cruelle – Rosa Rosa Rosa Lind – Marion Stenton décrit les dernières heures d’une vieille femme qui a décidé de rendre service à la planète en organisant un massacre d’enfants pour éviter qu’ils ne deviennent tueurs eux-mêmes une fois devenus adultes :

« Mais arithmétiquement, toutes données comprises, Rosalind a peut-être diminué la douleur du monde ? S’ils se tuent aujourd’hui, ils ne tueront pas demain ? peut-être / c’est le pari »

La narratrice du texte de Fanny Mentré est une figure tragique. Comme Médée elle dit non … en bloc. Pas de compromis. Pas de demi-mesure. Certes Médée tue les enfants de l’homme qui l’abandonne et la mère du texte de Fanny Mentré ne fait que refuser d’accueillir sa fille. Mais la violence de ses imprécations rappelle celles de Médée : « J’ai reçu malheureuse, j’ai reçu le coup / et j’ai de quoi gémir.

Enfants maudits / d’une mère qui n’est plus rien que haine / puissiez-vous périr avec votre père / et toute la maison s’écrouler » ( Médée – Euripide – traduction Marie Delcourt-Curvers ) Dans le texte de Fanny Mentré, la haine pour le père et ses choix de vie ont coupé tout lien maternel avec la fille. La mère se raidit dans cette attitude, trouvant dans la force du non la force de tenir debout dans un monde dévasté : « Oui, j’ai aimé cet homme, et je l’ai aimé peut-être parce que c’était un génie et oui, je l’ai détesté ensuite parce que c’était un génie et que j’ai découvert qu’être un génie pouvait fondamentalement vouloir dire être un sale type, une ordure. » Cette phrase fait penser à la haine radicale exprimée par Médée vis à vis de Jason : « Celui qui était tout pour moi, je ne le sais que trop, s’est révélé le plus traître des hommes et c’est mon mari. » (op. cité supra)

Comme Médée enfin, elle refuse d’être heureuse si le bonheur est au prix de la trahison :

« Loin de moi un bonheur qui dégrade / une prospérité qui blesserait mon coeur! » (op. cité supra ) Elle dit, face à la prospérité des nantis et des planqués de Nouvelle Zélande, « avoir choisi de continuer à appartenir à ce que j’appelle l’humanité, peut-être choisir de ne pas condamner l’humanité comme lui le faisait, peut-être ne pas choisir de vivre parmi les inhumains ».

Dans les jardins d’electropolis

Assurer le passage

« Nous avons fait le choix des bandes magnétiques contre le codage numérique, la trace contre le chiffre…» p.1
La défiance vis à vis de l’univers numérique est en train de gagner du terrain. Aujourd’hui on réalise à quel point les systèmes de sécurité sont fragiles et exposés à des piratages de plus en plus perfectionnés.
Mais l’expression «la trace contre le chiffre» est ambigüe, car le traçage n’a jamais été aussi fiable que depuis l’avènement du numérique et de la possibilité de stocker  – et de retrouver –  des données énormes et sur du long terme: exemple les infos contenues dans nos téléphones portables.  
La bande magnétique – censée ici représenter la trace – est surtout un support matériel, un objet. Les agents porteurs auraient pu être équipés de puces électroniques…mais leur traçage aurait été plus aisé et surtout le contenu de la puce aisément détérioré par des hackers du camp adverse.
Peut-voir un écho à cette devise des fidèles de A énoncée à la p.2 :
NOUS NE SURVIVRONS PAS. NOUS NE SAUVERONS RIEN. NOUS ASSURERONS LE PASSAGE.
Remarque sur cette devise: elle pourrait très bien illustrer le sens de notre existence à tout un chacun : assurer le passage. Et s’il y a trace il y possibilité d’une transmission. 

Je vois un écho avec le texte Rudimenteurs d’Alexis Fichet: Naphta, le rudimenteur est confronté à la disparition des traces:
«Avec le temps, les archives sont de moins en moins bien conservées, les textes à peine lisibles, les images brûlées ou trouées. Comment relire et relier si les phrases s’effacent, si le passé s’éloigne? »
Plusieurs passages, termes employés par Lancelot Hamelin m’ont fait penser au texte d’Alexis Fichet. Dans son texte, l’apocalypse a eu lieu. Dans le texte de Lancelot, l’apocalypse est à l’oeuvre: « Depuis quelques mortes saisons, il semblait que la pollution avait fait monter en flèche le taux de mortiférité sur la planète, aussi la vie avait-elle réagi violemment . Le ciel d’abord s’était épaissi et avait viré en un registre de teintes nacrées et écarlates, veiné de bleus sanglants et de violets psychiques » p.4
Dans les deux textes, l’organisation de la société est cloisonnée voire opaque. Lancelot parle de la Confrérie « dont on ne connaissait ni ne comprenait les intentions » À leur service des agents: les pollutesteurs. Au service et à la protection de ces derniers les gardes du corps les Filles-Néons.
Dans Rudimenteurs, il y a les apprentis et les maitres, les farmeurs, les débricolleurs …
Les deux textes abordent aussi la place des relations sexuelles :
«Les activités sexuelles sont le passe-temps dominant, les enfants la conséquence inévitable. Comme moi, comme les autres, Naphta se rend régulièrement au hangar du K, centre des caresses et des pénétrations.» Rudimenteurs
«Ce qui était banni, c’étaient toute relation sentimentale ou affective entre la fille-Néon et le Testeur.Le sexe devait décharger les tensions inhérentes à nos missions. En aucun cas créer un lien.» Dans les jardins d’Electropolis p.6
Dans le texte d’Alexis cette donnée – une activité sexuelle hygiénique – ne change pas au cours du récit. Dans le texte de Lancelot, c’est au contraire à cet endroit qu’il se passe quelque chose de nouveau ou d’ancien…car en fait ce que vont vivre la Fille-Néon et le narrateur ressemble furieusement à un coup de foudre, à cette expérience décrite depuis très longtemps par les poètes et les chanteurs: l’amour au premier regard. 

Kamplac’h.bzh

La start-up de la petite boiteuse

Envie de partager une première impression : ce texte est réjouissant, en tous cas il l’a été pour moi. J’ai beaucoup ri et c’est une expérience rare à la lecture d’un texte. Sourire oui, mais se faire déborder par un éclat de rire …la dernière fois que j’ai vécu cette expérience c’est en lisant Toto perpendiculaire au monde de Antoine Mouton ( Éditions Christian Bourgois – 2022) . Un point commun entre ces deux textes – il y en a peu ! – le monde décrit est terrifiant voire suscite le dégoût et du coup le rejet. Mais, dans le cas du texte de Fañch Rebours, j’ai été touchée par sa vitalité – l’écriture est vive, alerte – et par une forme d’autodérision.

« À quoi sert encore le breton si ce n’est à prendre du plaisir en le pratiquant ? Combien de temps le breton restera-t-il vivant s’il n’est pas capable de dire le monde sous toutes ses formes, y compris l’obscénité ? » Fañch Rebours parle le breton et l’enseigne en classe bilingue. Il sait de quoi il parle quand il pose la deuxième question dans l’extrait cité plus haut. Qu’est-ce qui concourt à rendre une langue vivante : le nombre de ses locuteurs ? Leur nombre diminue sans cesse. Sa vitalité artistique : littérature, cinéma ? Le marché des livres et des films ne croule pas sous les propositions . Ah oui, quand on circule en Bretagne on peut lire tous les toponymes dans les deux langues (voire trois avec le gallo). Les éditos des magazines municipaux, départementaux ou régionaux sont aussi dans les deux langues. Maigre consolation, laisse entendre Fañch Rebours !

Gwenola, la petite boiteuse qui va trouver la solution pour, à la fois, augmenter le nombre de locuteurs bretonnants et redonner vie à sa commune, c’est un peu Fañch Rebours lui-même décidé à redonner sens aux mots de la tribu : « prendre du plaisir en le pratiquant » devient baiser en parlant breton. En partant de cette équation, il invente une histoire de start-up d’un nouveau genre. C’est délirant et joyeusement obscène même si une partie de cette obscénité nous échappe – et du coup nous intrigue, bien vu ! – car en dehors des premiers dialogues coquins de la première page, les autres phrases échangées entre les partenaires ne sont pas traduites.
Les lecteurs interprètes de la BDF sont invités à discerner dans les textes reçus les éclats de futur qu’ils recèlent et à faire des propositions d’actions concrètes à destination de leurs concitoyens. Je me lance : il existe un enseignement du breton pour les adultes, assuré en général par des associations dont la vocation est le rayonnement de la langue et le développement de sa pratique. J’ai fréquenté l’une d’elle au début des années 90. Quelle déconvenue ! Nos intervenants étaient des étudiants en filière bilingue à l’IUFM. Nous apprenions à compter, à nommer les animaux de la basse-cour, à apprendre à acheter une baguette de pain … Originaire de Plougastel-Daoulas, j’avais, enfant, entendu parler cette langue par les femmes de la campagne avant la messe, ma mère chantait en breton, tous les noms des hameaux de la presqu’île portent un nom breton. Bref, quoique monolingue, j’avais des tas de mots et d’expressions dans la tête. Je pensais, en commençant les cours, que nos enseignants seraient partis de nos désirs, de ce que nous savions les uns et les autres. Résultat c’était tellement peu jouissif que j’ai arrêté au bout de 6 mois ! Je suis sûre qu’on peut découvrir une langue en prenant du plaisir, comme dit Fañch Rebours. Il est fort probable que l’enseignement du breton à destination des adultes ait évolué depuis 30 ans et que la culture, l’environnement linguistique servent aussi de base à cet apprentissage. C’est le vœu que je formule.

F.A.M.

Que nous raconte la première page ?

Le texte F.A.M de Gildas Milin n’a pas un titre mais plusieurs.
Nous connaissons le procédé qui consiste à accompagner un titre d’un sous-titre : Don Juan ou le festin de Pierre de Molière. L’éducation sentimentale L’histoire d’un jeune homme de Flaubert. Gildas Milin nous propose 4 titres eux-mêmes sous-titrés et/ou commentés.
La liste des 4 titres construit une sorte de totem sur la première page, autre image qui me vient à l’esprit, celle d’un un poteau de sacrifice avec son embasement plus large en bas et la coulée rouge du sang en son milieu.
La répétition de la coordination «ou» entre chaque titre renvoie à une sorte de désinvolture de la part de l’auteur. Il ne se contente pas d’énumérer une liste de titres mais les relie par la coordination «ou» qui peut s’interpréter comme une invitation au lecteur de choisir de revenir vers ces titres en fin de lecture pour en valider un seul éventuellement, mais aussi comme l’aveu d’une indécision revendiquée comme plus pertinente que l’enfermement de l’œuvre dans un seul nom de baptême. Cette décision de ne pas décider en devient presque inquiétante. Et si l’œuvre portait en son sein un monstre capable de faire exploser les significations une sorte d’Alien sémantique?
Autre bénéfice de ce titre explosé: le lecteur quand il commence sa lecture a en mémoire les 4 titres, qui l’éclairent telle une lampe torche. Et c’est tant mieux car il y a de quoi se perdre ensuite.

Reprenons les titres un à un :

F.A.M
FEMININ ANIMAL MACHINE

Ce premier titre apparemment clair ne l’est cependant pas car il est à la fois un sigle chaque lettre est l’initiale du mot développé dans la deuxième ligne et un acronyme puisqu’il peut se prononcer sans énoncer les initiales ( cf définition : un sigle se prononce en épelant chaque lettre, mais
lorsqu’il se lit comme un mot normal, c’est un acronyme. Exemples : FIFA, OTAN, UNICEF).

Et donc il y a concurrence entre la vue et l’oreille: on lit F.A.M mais on entend femme.

La juxtaposition des trois mots qui composent le sigle a quelque chose d’abrupt: un adjectif, deux substantifs. La couleur rouge de la lettre A du sigle reprise pour Animal. Pas question de la femme – mot qu’on entendait dans le sigle – mais du féminin. Et quelque chose de doux aussi : la reprise dans les trois mots des phonèmes m et n.

L’idée d’une créature hybride se fait déjà entendre dans ce premier titre et le second vient renforcer cette intuition :

ou
CYBORGAME
(Cyborg game)
(Cyborg âme)

Décryptage immédiat de ce second titre: il s’agit du scénario d’un jeu vidéo. Pourquoi l’auteur a-t-il cependant tenu à faire entendre autre chose, deux choses en l’occurrence?
1 : il écrit Cyborg game en deux mots, le jeu en lui-même est un jeu mutant?
2 : Il écrit Cyborg âme. L’irruption du mot âme accolé au mot cyborg interpelle. Hypothèse : le jeu dont il est question est d’ordre métaphysique?

Ou
33 combats

Seul titre simple et non commenté, comme si le texte annonçait le nombre de rounds d’un match de boxe.

Ou
LE PERSONNAGE DE ROMAN
(UN DON QUICHOTTE FÉMININ HYBRIDE MUTANT)
GILDAS MILIN

Ce dernier titre est aussi le plus long et le plus clair. L’auteur annonce qu’il va développer un point de vue sur le personnage de roman ou ce qu’il va devenir, c’est le sens de la parenthèse : «un Don Quichotte féminin hybride mutant». Cette parenthèse reprend aussi en les éclairant des éléments des titres précédent: Les combats -Don Quichotte -, l’adjectif «féminin» du premier titre et les adjectifs «hybride» et «mutant» qui renvoient au mot cyborg utilisé tous fois dans le 2ème titre.

Mais ce qui étonne dans ce 4ème titre c’est le fait que le nom de l’auteur apparait en tout petit, sous le mot «mutant» comme si ce Don Quichotte …c’était lui. La mise en page de cette page de titres est très graphique: polices de caractères multiples, taille des lettres, style. Mais c’est aussi musical, des phrases rythmiques très brèves, d’autres plus longues. Comme une partition pour percussions.

Tetraktys

Bégaiement

La pièce de théâtre comme machine à voir

La structure de la pièce de théâtre de Marie Dilasser est rigoureuse : 4 scènes. Un monologue suivi d’un dialogue à deux, suivi d’un dialogue à trois, suivi d’un dialogue – quasi opératique – à quatre. Après avoir « quitté » la scène, les personnages se mettent en position d’observation et d’écoute de ceux ou celles qui les suivent – comme nous les spectateurs –  et commentent par moments ce qu’ils voient et entendent. Le mot théâtre vient du grec teathron qui vient lui-même du verbe theaomai regarder. La mise en abîme de cet acte dans la structure même de la pièce m’est apparue comme passionnante pour la metteure en scène que j’ai été. Où vont les personnages quand leur scène est terminée ? En bord de scène, dans les cintres, parmi les spectateurs … on peut tout imaginer. 
Une autre dynamique est créée par le propos lui-même : la pièce commence dans une atmosphère lugubre, puis la comédie s’installe – d’abord un peu crispée – avec le couple époux/épouse, s’amplifie dans la scène 3 – la langue se débride – et finit dans un sorte d’explosion jubilatoire dans la scène 4.
Plus les corps bougent, s’hybrident, changent de genre, plus la langue elle-même sort de ses gonds.

Le un – l’indifférencié – Les tourbières

Au début du texte, Androgyne marche – difficilement – dans une tourbière. On pourrait être au début du monde quand la terre émerge des eaux. De plus le nom du personnage renvoie aux temps mythiques où les sexes n’étaient pas séparés. Mais la suite du texte révèle plutôt qu’une catastrophe a eu lieu :
« Et c’est comme si tous les crimes les horreurs les destructions massives de la faune et de la flore toutes les saloperies accumulées au nom du progrès étaient enfouies là fossilisées là intactes sous mes pieds. » L’autrice explique en notes que les tourbières sont des pièges à carbone. Elle a elle-même vécu plusieurs années en zone rurale en Centre Bretagne. Elle connaît l’importance de préserver ces terres humides et boueuses. Y marcher relève de l’épreuve pour le personnage, elle marche pour ne pas être « aspirée vers le centre de la terre », dit-elle. Cet état de la surface de la terre fait penser à plusieurs textes de la BDF :« Naphta marche lentement dans la large rue jonchée de débris et de déchets, forcé de lever les genoux plus haut que d’habitude ; la couche n’est pas encore tassée. » Rudimenteurs – Alexis Fichet.
« Cette ville était dévorée par la végétation, et colonisée par les insectes. Les marécages avaient pris possession des lieux et les protégeaient de la folie organique du monde, et on avait oublié le nom de la ville. » Dans les jardins d’Electropolis – Lancelot Hamelin
Dans le texte d’Alice Zeniter, LES DÉCHETS (une élégie), c’est la mer qui charrie les immondices :« La nouvelle carte du monde, dans son ensemble, est dégueulasse, marron et mousseuse, empoissée (…) maintenant tout est là, à la surface, au fond, partout, l’eau pleine et dense comme l’étaient avant nos armoires et nos supermarchés, l’eau nous narguant de son incroyable richesse en putréfaction… » 
Hypothèse : Ces tourbières seraient-elles des pièges à carbone qu’on aurait multipliés pour rendre l’atmosphère respirable ? Le couple qu’on découvre à la scène suivante vit-il confortablement grâce à ce système ? Pas d’explications, seulement la juxtaposition d’une scène de désolation avec une scène de confort bourgeois.
Deuxième hypothèse : À la frontière de nos pays riches et gavés, s’entassent des migrants et… ils nous regardent. À la frontière de nos pays riches et gavés se déroulent des guerres atroces et de là-bas aussi on nous regarde. 

Le deux, le face à face stérile 

Dans la scène 1 on est dehors, dans la scène 2, on est dedans. On pourrait même dire sur scène, sur la scène d’un théâtre. Décor attendu : un salon, un couple, son usure… Il pourrait s’agir des ingrédients propres au théâtre de boulevard, mais en fait on est plus près de Strindberg ou d’Ibsen. La femme étouffe :« Partir en cavale faire passer une autre lumière sur ma vie sur mon corps. » Les répliques claquent dans une autodérision ironique et cruelle : « Épouse / Ton tour de passer balai. / Époux / Déjà vu un cheval passer le balai ? / Épouse / Déjà entendu une jument demander à un cheval de passer le balai ? »
Le couple est usé. La vie quotidienne a tué le désir. Les répliques laconiques s’enchaînent. Même l’idée d’une autre vie amoureuse ne réussit pas à secouer l’ennui. Et puis le dialogue s’accélère, retrouve une forme de vitalité à partir du moment où chacun des protagonistes s’interroge sur les nouvelles orientations sexuelles en cours :« Boom-boom-boom et plus personne ne distingue les hommes des femmes et ça se tient par la main et ça s’embrasse dans le métro et ça fait des bébés in vitro. »
Conclusion : à deux ça ne marche plus… regardons comment ça se passe à trois.

Le trois – Le tourbillon …comme une valse

L’arrivée de Fomme se traduit par un emballement de la langue. Contrairement au dialogue précédent où les répliques sont courtes, souvent privées de verbe, comme si la langue elle-même manquait d’air, tuée par la déprime, cette fois les phrases sont longues, s’enchaînent dans une sorte de valse : « Ohlalalala la France n’a pas beaucoup changé mais vous : Magnifiques-merveilleuses-resplendissantes ! (…)Regardez comme nous sommes toutes les trois irrésistibles-splendides-généreuses-ultra-belles. » 
Le lexique tangue :« on a fait deux bébés à quatre. On pourrait être un quadrouple et même un quintouple avec Kelly la gestatrice de notre fille. »
La fin de la scène 3 introduit une nouvelle étape dans le flou des identités. Femme 1 et Femme 2 expliquent que grâce à leur enfant elles se passionnent pour les étourneaux :« Femme 1 / Enfant / iel se perchait partout où iel pouvait/ on se perchait aussi / on faisait une nuée avec iel / pas toujours la même qui changeait de direction / pas de chef chez les étourneaux /  iel disait toujours « pas de chef chez les étourneaux. / Femme 2 /  On faisait notre ballet d’étourneaux tous les soirs / et puis on se couchait / tous les recoins de cette maison résonnent encore de nos piaillements. » 

Le quatre  – Le vortex 

Le chapitre 42 du Tao Te King de Lao-Tseu commence ainsi: « Le Tao engendre le un Le un engendre le deux Le deux engendre le trois Trois engendre la multiplicité des êtres … » Tous les repères précédents explosent : plus d’hommes, de femmes ou de fommes mais des êtres qui semblent avoir été oiseaux mais ne le sont plus – ils portent des chaussures – ont été liés  mais sont aujourd’hui désunis. La différenciation sexuelle est non seulement gommée mais les créatures en question rêvent d’une autre anatomie qui transcenderait les règnes  : « Uyu / Offrons nos corps aux végétaux aussi aux minéraux et aux animaux. / Iyi  / Tu es sûr.e que c’est sans danger ? /  Uyu / Baignons nos clitoris dans le même creuset que celui des orchidées jusqu’à la symbiose. » Le texte se termine par le rêve d’un retour à ce qui pourrait être une nouvelle genèse : « Aya / Les terres et les océans seront des extensions de nous, Oyo. / Oyo Et nous serons des extensions des terres et des océans. »

Le texte de Marie Dilasser se fait l’écho du bouleversement que connaît la langue confrontée à l’évolution des moeurs. De plus en plus de personnes ne souhaitent pas être assignées à un seul genre. Normal que, par rapport à la langue qui distingue le féminin et le masculin, s’élève un front de contestation en lien avec les questions de genre. La langue échoue à nommer les transformations en cours, et pourtant pour échapper à la périphrase, il serait nécessaire d’inventer des mots nouveaux. Mais pour l’instant, force est de constater que la langue «bégaie» :« Lelaquelle de vous deux a été lela géniteurice ? »

Le repos du tigre

La beauté du monde

– Comment ça passe ? 

Daidalos cherche depuis des décennies une oreille et une tête bien faite à qui transmettre sa découverte. Il est vieux, très vieux, comme certains personnages de la Bible. Le rapport vieil homme/jeune homme renvoie à un autre récit de la Bibliothèque des futurs, Rudimenteurs d’Alexis Fichet. Dans ce dernier, le jeune Naphta est admis comme apprenti dans le cercle fermé des rudimenteurs, ceux qui émettent des hypothèses sur ce qu’était l’humanité et le monde avant la catastrophe. 
Le contexte de la nouvelle d’Alexis Fichet est à l’opposé de celle de Stéphane Nappez : la catastrophe a eu lieu aussi, mais les humains vivent au milieu des immondices, meurent jeunes, alors que dans la nouvelle de Stéphane Nappez la terre est redevenue une jungle luxuriante habitée par des humains vêtus de soie, qui peuvent vivre jusqu’à 150 ans. Mais dans les deux cas la plupart des humains ont perdu la mémoire de l’autre temps et s’en contentent. C’est le cas de Ykaar, le jeune protagoniste du texte de Stéphane Nappez : « Mais comme tous les gosses de son âge, il imaginait, jusqu’à ce qu’il rencontre Daidalos deux ans plus tôt près de l’arbre à néo-bambous, que les choses avait toujours été ainsi… » Ce qui rapproche les deux textes, c’est le fait que quelques initiés ont gardé, voire cultivé, le souvenir du monde d’avant et se posent la question de la transmission de cette connaissance. Mais l’art de transmettre ne va pas de soi. En effet cela peut être dangereux, d’abord pour l’individu initié – sous-entendu l’ignorance protège de la dépression et/ou du désespoir – et pour celui qui révèle : « Mais en dévoilant le pot-aux-roses, il se serait exposé, lui et son interlocuteur, à une mort atroce et lente (les exo-B adorent provoquer des péritonites et des inflammations des tissus internes). Du moins, deux ou trois saisons plus tôt, cette révélation formulée à haute voix leur aurait coûté la vie… » 

Au début de Rudimenteurs, le maître dit au jeune Naphta, qui veut s’embarquer pour une relecture du monde : « Tu dois encore réfléchir aux conséquences de la parole. » Et à la fin, lorsque Naphta finit d’exposer ses hypothèses sur ce qu’était le monde d’avant, le maître lui révèle ce qui a conduit les hommes à préférer l’ignorance : « En cessant de trier, l’humanité a aussi abandonné son désir de connaissance. Elle s’est acceptée comme butée, ignorante d’elle-même, et de son histoire. C’est la suite de cet abandon qui a donné le monde dans lequel tu es né, dans lequel tu as grandi. Notre réalité est plus brutale et plus bête que celle de nos prédécesseurs, mais elle nous convient. Nous mourons sans doute plus jeunes, mais plus heureux. » 
Un autre texte de la BDF – Dans les jardins d’Electropolis de Lancelot Hamelin – aborde aussi la question du monde d’avant, du secret à protéger, du danger que courent ceux qui veulent transmettre. Ici le message passe par des bandes magnétiques : « Nous savons tous que la bande aurait pu ne pas arriver, que le porteur aurait pu être arrêté, ou retiré du jeu. Mais si vous entendez ces mots, c’est que le message est arrivé à bon port, et en entier, au moins le premier message (…)  Ceux qui, les rares qui, ceux qui auront peut-être passé à travers les flammes, les foudres, les tremblements, ceux qui seront en charge de reconstruire, voire d’inventer neuf et mieux, ceux-là, de quoi auront-ils besoin ? Tel est le sens de ces bandes magnétiques. » 
Ces textes nous disent, au-delà de leurs contextes narratifs, que lorsqu’il n’existe plus de cadre institutionnel à la transmission du (des) savoir(s), elle ne peut se faire que d’individu à individu. Ils nous disent aussi que la soumission de l’élève au savoir du maître ne va pas de soi, qu’elle est même remise en cause, voir raillée et que le maître doit lui-même attendre que le désir de l’élève soit suffisamment fort pour l’aider à aller plus loin. Des philosophes et des savants contemporains se sont penchés sur la relation savoir/ignorance et prônent une mise en veille des contenus à apprendre pour favoriser plutôt le désir et le plaisir de la découverte. Je pense à Jacques Rancière dans son ouvrage Le maître ignorant (1) ou au neurobiologiste américain Stuart Firestein qui a écrit Les vertus de l’ignorance (2). 
MAIS… dans un autre texte de la BDF, Rosa Rosa Rosalind, Marion Stenton met aussi en scène une femme très âgée et des enfants. À l’inverse des « vieux » des textes d’Alexis Fichet et de Stéphane Nappez, la vieille dame, Rosalind n’a rien à transmettre mais s’est donné une mission terrifiante par rapport aux générations futures, les exterminer pour qu’elles ne rajoutent pas de la cruauté à celle qui existe déjà : « Mais arithmétiquement, toutes données comprises, Rosalind a peut-être diminué la douleur du monde ? S’ils se tuent aujourd’hui, ils ne tueront pas demain ? peut-être c’est le pari ». 

– Les échos mythologiques du texte 

Daidalos – le vieux – et Ykaar – le jeune – évoquent le couple du mythe antique : Dédale, architecte du labyrinthe qui enferma le Minotaure et Icare son fils qui vola si près du soleil que la cire de ses ailes fondit et qu’il fut précipité dans la mer. À partir du moment où un auteur choisit des patronymes aussi chargés pour ses personnages, nous sommes en droit, en tant que lecteurs, d’y voir une intention, un message. Qu’en est-il exactement ? Les mythes nous apprennent que Dédale est un forgeron, un inventeur de machines, un architecte. Daidalos est un chercheur et il est vrai qu’on peut voir une parenté lointaine entre ces deux personnages (« Avant la Catastrophe, le vieux Daidalos avait été le docteur Daidalos, un universitaire respecté et influent dans le domaine de la micro- biologie »). Par contre Icare et Ykaar sont très éloignés l’un de l’autre : l’histoire de la course d’Icare vers le soleil révèle chez celui-ci un tempérament frondeur et risque-tout. Ykaar est plutôt l’inverse : il se contente de ce qu’il a et les histoires de son vieux compagnon le rasent. « Des leçons, encore des leçons ! Bon, va donc, je t’écoute, vieux prof, j’ai pitié de toi et de tes lubies… » Malgré tout vers la fin du récit, il manifeste sa curiosité pour les avions comme un clin d’œil à l’Icare du mythe grec (« Le jeune Ykaar se met à genou, efface d’un revers de soie jaune les formes dans l’humus frais et demande au vieux Daidalos : « Dis-moi comment étaient les avions »). L’image du dédale, du labyrinthe est aussi présente dans l’épopée de la traduction du langage des exo-B. Impossible pour les linguistes de s’en sortir (« Les linguistes avaient enregistré des millions de séquences sonores. Des intelligences artificielles ultra-sophistiquées les avaient triturées dans tous les sens mais sans aucun résultat probant »). Telle Ariane dans le mythe du Minotaure aidant Thésée à sortir du labyrinthe, la poétesse Li Bao trouve « le fil» qui délivre enfin le sens de la langue des bactéries.

– Catastrophe ou fin du monde ?

 Plusieurs textes de la BDF situent leur action après une catastrophe (Rudimenteurs, Abandonner – Qu’est-ce que tu t’imagines ?, Bunkering, De la même eau). D’autres déploient leur récit dans des ambiances de fin du monde (F.A.M Femme Animal Machine, Dans les jardins d’Electropolis, Vendredi soir). Comme son nom l’indique, la fin du monde signifie la fin de l’humanité et de son habitat terrestre. Elle hante ses récits depuis le début. Les religions monothéistes y font référence : l’apocalypse chez les chrétiens, la fin des temps chez les musulmans. Qu’entend-on par catastrophe ? Le mot vient du grec et signifie littéralement renversement. Il ne s’agit donc pas d’une fin mais d’un bouleversement radical. L’idée de catastrophe fait son chemin et grandit au cours du 20ème siècle qui connaît deux guerres mondiales et, surtout à partir d’Hiroshima en 1945, va vivre sous la menace d’une catastrophe nucléaire. À la fin du 20ème siècle et au début du 21ème vient s’ajouter la catastrophe climatique. Puis à partir de 2020, un autre sujet d’inquiétude surgit avec la pandémie du Covid qui met à l’arrêt les plus sophistiquées et les plus performantes économies mondiales. (3) C’est ce type de catastrophe qui inspire Stéphane Nappez, non pas un virus mais des nuées de nouvelles bactéries – les exo-B – pour justifier le bouleversement dont il est question dans Le Repos du tigre. Étudions le renversement décrit ici : la nature reprend ses droits, les villes ont disparu au profit d’une jungle luxuriante, un paradis, mais dont les hommes ne peuvent plus cueillir les fruits, qui pourtant poussent en abondance. Ils sont obligés de manger une sorte de gelée insipide, leurs estomacs ayant été modifiés par l’action des exo-B. C’est un paradis qu’on ne peut que contempler. Les hommes ne peuvent plus intervenir. La notion de progrès a disparu. Et donc à l’opposé des autres textes de la BDF cités plus haut, plusieurs passages de la nouvelle décrivent la beauté du monde. La catastrophe ici a rendu sa beauté au monde : « Avant-hier, par exemple, il a vu, à travers le réseau inextricable et frémissant des fougères géantes, une espèce de gros matou safrané strié de rayures noires. C’était beau. (…) En moins d’un siècle, la dernière invasion exo-bactérienne avait provoqué un reboot massif de la biodiversité mondiale, cela s’était passé à la fin du XXIe siècle. L’air s’est alors purifié, la couche d’ozone s’est reconstituée, les saisons sont revenues peindre la nature de leurs couleurs originelles … la population mondiale, réduite à quelques millions d’individus en pleine santé, est désormais confrontée à des problèmes de riche : trop d’animaux de toutes les espèces, trop de fruits, trop de légumes, trop de champignons, trop d’eau pure, trop de tout. » 
À l’inverse voici comment est décrit le monde dans Rudimenteurs d’Alexis Fichet : « Notre monde est sale et désordonné … Le chaos règne. Des couches d’objets abîmés ou décomposés saturent nos rues et nos espaces publics, pourrissent dans nos maisons, jusque dans les lits. Nous n’agissons plus sur nos quartiers, nous les traversons le temps d’une vie brève, nous essayons de manger, de boire, de trouver du plaisir avant de mourir, ce qui arrive trop tôt. » 
Même spectacle dans Bunkering de Frédéric Vossier : 
« Le matin, on ne parle à personne. C’est le désert. Personne à qui parler. Dans la pénombre, j’enjambe des corps et je découvre des visages qui ont pleuré. Des larmes d’hiver. 
Des murmures. Des détritus. Poubelles renversées. Ruines. 
Éboulis. Chiens qui rasent les murs. Et rats. Égouts. Reptiles. » 
Description tout aussi sombre dans LES DECHETS- (une élégie) d’Alice Zeniter : 
« … Les bouteilles remplacent les poissons crevés, elles flottent le ventre à l’air, si nombreuses par endroits qu’elles forment une banquise sur laquelle on peut marcher, et les sacs plastique remplacent les méduses, collant leurs filaments délicats et colorés à tout corps en mouvement, jusqu’à l’entraver pour de bon, jusqu’à ce qu’il coule à pic. »

 – La perte et le gain

 Les trois derniers textes cités insistent sur la perte : qu’est-ce que la catastrophe nous a fait perdre ? Le texte de Stéphane Nappez renverse la conclusion attendue : qu’est-ce que la catastrophe nous a fait gagner ? Et en même temps, le vieux Daidalos ne peut s’empêcher de faire la liste de tout ce qui lui manque désormais. Cette double question habite notre conscience contemporaine, et tout particulièrement la réflexion écologique, à travers le concept de compensation : « La question fondamentale qui se pose est comment contrebalancer la perte de biodiversité d’un lieu donné à un temps donné en créant, ailleurs, des gains de biodiversité jugés équivalents. » (4) Dans son livre Raviver les braises du vivant (5), Baptiste Morisot pose le conflit potentiel entre les tenants de l’ensauvagement et le monde paysan.

 – Virus et bactéries, la hantise de l’infiniment petit

« Blablabla blablabla blablabla… c’est ce que se racontent les bactéries lorsqu’elles se rencontrent. Ou presque. En effet, loin d’être des êtres vivants sourds et muets, elles ne cessent de bavarder entre elles, pour se reconnaître, se compter, se multiplier ou au contraire stopper leur croissance, faire la paix avec leurs voisines ou déclarer la guerre. Comment ? En diffusant des molécules, ce qu’on appelle le « quorum sensing », phénomène découvert dans les années 1990… ». Tel est le début d’un article paru dans la revue Science et Avenir en 2015 (6). Nous savons en effet, grâce aux recherches telles que celles citées plus haut, que les bactéries communiquent entre elles. Dans le texte de Stéphane Nappez, les exo-B parlent : « Le professeur Bloomfield, donc, avait conclu que les petites bestioles invisibles interagissent grâce à des signaux, tenez-vous bien, avait-il asséné à ses collègues avachis, vocaux. » D’où la nécessité de traduire leur langage, ce qui permet à Stéphane Nappez d’inventer et de raconter l’épopée de leur traduction. Réjouissant ! Depuis l’antiquité, l’humanité a été frappée par des épidémies terribles. En occident on pensait en être sortis grâce aux progrès de la science, à la découverte des vaccins etc… Le Sida à la fin du 20ème siècle et le Covid 19 au début du 21ème siècle nous ont rappelés à notre fragilité. La thématique des virus et/ou des bactéries est présente dans plusieurs textes de la BDF : « Une des conséquences de la catastrophe en cours était que les villes se trouvaient envahies de parasites hématophages – ecto et endoparasites, acariens, moustiques, ichneumons, puces, sangsues, strepsiptères, midges, tiques, insectes intelligents collectivement, et porteurs de virus incurables. L’humanité était la proie d’hécatombes épidémiques et des populations entières s’étaient mises à agir en dehors de leur vouloir, et à édifier des bâtiments improbables, qui semblaient destinés à devenir les logements de créatures qui n’existaient pas encore. Nul ne savait pour qui œuvraient en vérité les parasites » Les jardins d’Electroplolis de Lancelot Hamelin 
« Uyu 
Tout ça à cause d’une bactérie, Iyi. 
Iyi
Une bactérie et tout a basculé. 
Aya
Une bactérie et nous avons basculé dans l’espèce chirurgienne. » 
Tetraktys de Marie Dilasser 

L’humanité, après avoir craint son extinction par la bombe H, est aujourd’hui hantée par l’infiniment petit. Il suffit de voir la panique créée par le phénomène des punaises de lit à Paris ! 


1- https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2005-1-page-81.htm 
2- https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-vertus-de-lignorance
3- Dans le monde 6.95 millions de personnes étaient décédées au 18 août 2023, dont 167.985 en France.
4- https://www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2018-2-page-136.htm 
5- https://www.actes-sud.fr/raviver-les-braises-du-vivant 
6- https://www.sciencesetavenir.fr/sante/comment-les-bacteries-communiquent-entre- elles_23430

Dernières sommations

Où est le mal ? Qui est cruel ?

Le tour de force de ce texte est de n’instaurer aucun protagoniste comme incarnant le bien ou le raisonnable. Chacun, dans cette fable dramatique, est figé dans son attitude et n’en bouge pas.
J’entends par protagonistes : le bailleur, le locataire et la famille telle un bloc.
Pourquoi le locataire ne parle pas du tout, ni ne fait un geste, pourquoi la famille qui attend derrière le bailleur ne se révolte pas du tout et pourquoi le bailleur se tient debout devant le locataire assis dans un transat et s’engage dans une logorrhée épuisante ?

La fable est traversée par les problèmes, les angoisses de nos sociétés :

Les problèmes climatiques : la chaleur s’est installée durablement : « cette chaleur devenue presque impossible en ville» (p.3 et 4)…la chaleur accablante qui nous rend tous fous (p.13)…vu l’état du monde, l’air de moins en moins respirable, les réserves épuisées, les mers chaudes et le feu partout » (p.19)

L’irruption des androïds. Qu’est ce qu’un androïd ? Un androïd est un robot à apparence humaine capable de percevoir son environnement, de prendre des décisions en fonction de ce qu’il perçoit et se mouvoir à la façon d’un être humain.
Le bailleur, face au mutisme du locataire émet l’hypothèse que celui-ci est un androïd : « Je parle à quelqu’un qui n’est pas là, quelqu’un qui n’est peut-être pas humain, une machine, qui sait, un androïd venu tester la réactivité des hommes en vue d’un soulèvement prochain, mais dont le système de transmission aura subi une lésion, un problème de connectivité interne (p.17)… Si vous aviez l’amabilité de tourner la tête d’un côté ou d’un autre, je pourrais avoir le plaisir de lire votre numéro de série, et de déterminer dans quelle usine et à quelle date vous avez été fabriqué. » (p.18)
Plusieurs textes de la Bibliothèque des futurs intègrent les possibilités liées au développement de l’intelligence artificielle et par voie de conséquence son application dans la construction d’androïds.
Voir L’Andréide d’Alexis Fichet et aussi Dans les jardins d’Électropolis de Lancelot Hamelin.

La remise en cause du contrat : « Le contrat, ce cher contrat sur lequel reposait toute notre société, et s’organisaient les relations humaines, tremble, je ne sais comment le dire, il vacille. »(p15)
Nos sociétés démocratiques sont fondées sur le contrat. Combien de fois n’entendons-nous pas cette expression « rupture de contrat » à propos de bien des aspects de notre vie : le travail (le licenciement), la famille (le divorce), les rapports entre l’état et les citoyens … les rapports entre nations (la guerre). C’est JJ Rousseau au 18ème siècle qui crée ce concept fondateur de nos sociétés modernes. Dans son ouvrage Le contrat social, il explique comment chacun doit renoncer à sa liberté naturelle – faire ce que j’ai envie – pour gagner une liberté civile.
Dans Eden de Waddah Saab, la communauté repose aussi sur une forme de contrat. Chacun met son intelligence et sa force créative au service de celle-ci et puis quelqu’un rompt un contrat, transgresse une règle implicite sur les rapports amoureux et c’est ce qui fait finalement éclater le groupe.

Le locataire ne parle pas, jamais, ne fait pas un seul geste induisant chez le propriétaire une série de réactions qui ne sont pas sans rappeler celles du patron de Bartleby dans le roman éponyme de Melville (1853). Le propriétaire commence par essayer de comprendre : « ce peu d’entrain à vouloir parler, je peux le comprendre, je sais la fragilité de la parole, l’hypocrisie qui réside dans le fait même de prendre la parole. » (p.7). Puis menace : « Je vais appeler les forces de l’ordre, monsieur. / (temps) / Vous avez été prévenu. / (Temps) / La police va venir et vous déloger.» Puis finit par avouer sa fragilité en partageant un lourd secret : « Maintenant que nous allons nous séparer définitivement, je peux bien vous raconter ce qui s’est passé ici, dans ce jardin, il y a quelques années… C’était un squelette. Il y avait un squelette humain dans mon jardin. »
Bartleby comme le locataire résistent aux demandes qui leur sont formulées l’un en répétant à l’envi la formule devenue célèbre «I would prefer not to», l’autre en ne bougeant ni ne parlant.
Cette attitude est analysée comme une possible stratégie par le propriétaire : « Je comprends bien que vous ayez choisi, pour me contredire, de ne rien faire… et vous rendre à ce point vulnérable que vous espériez désarçonner, par cette vulnérabilité même, votre interlocuteur, c’est à dire moi. » (p.8)
Cette force faible fait partie des moyens d’actions revendiqués aujourd’hui par certains groupes à la recherche d’une forme de lutte qui désarçonne par sa passivité apparente. La résistance des Zadistes de Notre-Dame des Landes a pris cette forme et plus récemment le combat du militant écologiste Thomas Brail qui s’oppose aux abattages des arbres en en y campant au sommet. https://www.dailymotion.com/video/x7j7l5k

Un autre protagoniste muet de cette fable dramatique : la famille qui attend d’emménager. Nous ne la connaissons qu’à travers les descriptions qu’en fait le propriétaire. Il relate avec force détails qui confinent au cynisme l’épuisement de ses membres : « Si vous pouviez, monsieur, bien observer cette femme qui tient son enfant dans ses bras, cet enfant qui a faim et chaud et qui commence à pleurer… Et cet homme, regardez, aussi épuisé que la mère… et la petite fille, quel âge peut-elle avoir, 8, 9 ans ? Absolument muette, maigre comme une allumette…» (p.9)
Difficile de ne pas penser en lisant ces lignes aux images des réfugiés bloqués à toutes les frontières du monde.
Je vois dans ce texte de Vincent Guédon une sorte de parabole mais dont la lecture et l’enseignement moral seraient brouillés par une situation qui d’ordinaire – le passage de relais entre un locataire et un autre dans une villa de vacances – tombe dans l’absurde.
Ainsi où est le mal. Qui est cruel ? Celui qui ne bouge pas – apparemment oui – ou le propriétaire qui laisse crever la famille qui attend de rentrer dans la maison ?
Apparemment le nanti est celui qui ne parle ni ne bouge, mais l’attitude du bailleur qui en appelle à la compassion de son interlocuteur et n’en manifeste aucune est tout aussi cruelle.
Ce texte par ses multiples lectures donne le vertige !

Vendredi soir

Vendredi soir est une suite de 7 histoires. Il faut attendre la 7ème pour comprendre quel est l’auteur de ces variations sur le thème de Robinson : 
« …parce qu’elle s’ennuie, parce qu’on est vendredi et que c’est le premier mot qu’elle rencontre, parmi ses errances sur les marges de silicium, l’intelligence de l’appareil, artificiel mais fort évoluée, se met à écrire les versions alternatives de Robinson. » L’auteur est donc une intelligence artificielle libérée de ses tâches habituelles : « …parce qu’il est déconcentré et insatisfait, le jeune ingénieur éteint le réseau de l’entreprise avant l’ordinateur.»  Paradoxalement, il n’est question du personnage de Vendredi dans aucune des histoires.

Mais voilà, il se trouve que c’est un vendredi soir que se passe cet incident et ce sont ces deux mots « vendredi soir » qui seront le sésame pour avoir accès à toutes les versions de Robinson : « Il ne pourra désormais s’ouvrir que le vendredi si, et seulement si, quelqu’un tape justement sur le clavier les mots Vendredi soir. Alors le lecteur aura l’honneur de lire cette langue inconnue, de faire face à ce texte comme à un étranger surgissant des eaux glacées du calcul informatique.» Clin d’œil à la célèbre phrase de Karl Marx, dans Le manifeste du parti communiste :  « Elle (la bourgeoisie) a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque et de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. »
Il y a comme un horizon de réconciliation heureuse chez Alexis Fichet entre l’homme et le monde numérique, via les possibilités insoupçonnées de l’intelligence artificielle. On trouve aussi cette vision apaisée des rapports de l’être humain avec ses créatures numériques dans un autre texte d’Alexis Fichet L’Andréide. Dans l’appartement/laboratoire du savant Mathias Columbus règne une atmosphère quasi édénique :
« Là, hors du temps quotidien et des réseaux hystériques, par delà le sommeil et la veille, le corps et la voix, l’inerte et le vivant composaient ensemble un conciliabule inédit où l’unité des êtres n’était plus qu’une très ancienne plaisanterie. Tout devenait stimulant, poreux, accessible. Sensuel.» (p.112)
L’apaisement apporté au monde des humains par des êtres artificiels, on le trouve aussi dans le roman de Kazuo Ishiguro Klara et le soleil. Klara est une AA, une amie artificielle. Elle est achetée par la maman d’une petite fille malade et « se mêle à la vie des deux femmes avec le dévouement entêté, absolu, propre à ces êtres conçus pour aimer l’espèce humaine sans mesure. » Florent Georgesco – Le Monde des livres – 8/09/21

En revanche, dans le texte de Lancelot Hamelin, Dans les jardins d’Electropolis, la défiance vis à vis du calcul informatique est exprimée dès la première page : « Nous avons fait le choix des bandes magnétiques contre le codage numérique, la trace contre le chiffre…»