Rose Vidal

Interprétations

Or comme ordure

L’érotique décorative et la pulsion du décor – sur les Récits B de Frédéric Ciriez

(…) Cette impression de photographie documentaire prend corps au bout de quelques récits : le narrateur de la nouvelle de science-fiction Or comme ordure est lui-même photoreporter. Pour le projet #2032 dans le 22, un panorama des Côtes-d’Armor aujourd’hui, il couvre « Saint-Brieuc-Armor-Agglomération, capitale européenne de la valorisation du déchet ». Ce monde lui est à la fois familier (par la langue française, par la dégaine trash et décadente qui le séduit) et étranger (parce qu’il est d’ailleurs et que sa ville de Toronto est plus grande, plus spacieuse, et son milieu également moins étriqué et moins piégeux puisque l’argent et les possibilités sociales ne lui manquent pas). Le photographe le découvre et le dévoile à mesure qu’il « shoote ». Les rapides mises en scène, les trucs de photographe, la critique de son œil avisé ; dans une forme d’instinct sommaire, il sait dans ses viscères ce qu’il veut prendre et shooter, dénicher la perle rare parmi les ordures, des images à garder. La poétique de ce récit-là se construit largement autour de la question du déchet, de l’ordure – face à la photographie, qui se saisit des choses, les immortalise – pétrit les antagonismes, ce qu’on garde, ce qu’on jette, ce qui reste, ce dont on se débarrasse, ce qu’on trie.

Ce #2032 du déchet, ce n’est pas seulement une science-fiction très proche, mais de l’ultracontemporain : le déchet est bien ce que l’on a, maintenant, à présent, sur les bras. Non plus la question morale « que dois-je faire ? », mais à présent : « qu’en fait-on ? ». Que fait-on de nos préoccupations ordurières, que fait-on des paysages autour, que fait-on de l’invisible, des vies qui s’écrivent et celles qui ne s’écrivent pas, et celles qui se fracassent ? C’est qui cet « on » en plus.

(…) Les lettres se mélangent : la Bibliothèque du Futur (qui existe réellement, puisqu’il s’agit d’un projet poétique collectif auquel participe Frédéric Ciriez, un projet qui comprend la nouvelle Or comme ordure, qui contient elle-même une fiction très borgésienne de cette bibliothèque) en fait état dans son hologramme futuriste que visite le photographe canadien : « les lettres s’animent, CAPITAL = DÉCHET, se mettent en mouvement […] produisent de nouvelles significations […] FICTION = CAPITAL, FICTION = DÉCHET, DÉCHET = FICTION ».

Il apprend que cette projection est à prendre au sérieux : « ce que vous avez vu ne doit pas être pris comme un simple hologramme […]. C’est une maquette réaliste, la vision exacte de ce que sera la Bibliothèque dans un peu moins de trois ans. Elle accueillera toutes les propositions intellectuelles et fictionnelles pour envisager les futurs et aider l’homme à mieux vivre. »