La mer, j’avais dit sans hésiter – Sylvain PRUDHOMME
Ouverture
La mer, j’avais dit sans hésiter
Le chauffeur de bus m’avait dit au revoir avec un regard doux, dans lequel j’avais peiné à savoir si perçait de l’envie ou de la compassion. La porte à coulisse s’était refermée derrière moi dans une expiration de vieux pneu usé, et j’étais resté seul au milieu de l’esplanade goudronnée flanquée de résidences abandonnées. J’avais promené mes yeux alentour. Parkings déserts. Façades dont le blanc avait dû être autrefois éclatant. Grands frontons épurés aux lignes de paquebots. Balcons en saillie. Le tout très blanc, sur fond de ciel très bleu. Sur un panneau écaillé, j’avais lu le nom de l’immeuble le plus proche : Les Goélands. J’avais regardé les volets roulants baissés à toutes les chambres. Les jardinières desséchées aux balcons. Les baies vitrées de l’entrée principale barrées de ruban adhésif défraîchi. Les vieilles tables rouillées sur la terrasse, intouchées depuis des années, abandonnées à la pluie et au vent. Depuis combien de temps l’évacuation avait-elle été ordonnée ? Une mouette avait crié dans le ciel. Une poubelle en aluminium détachée de son socle avait roulé dans un bruit de ferraille jusque contre un palmier nain.
Points de vue
La mer, j’avais dit sans hésiter est d’abord le récit d’une expérience qui fait écho à celle imaginée par Claire Béchec dans Le dernier jour de Vie : « revoir une fois dans ma vie la mer », « une unique fois dans ma vie ». Une expérience non seulement singulière mais ultime, après un « dernier petit déjeuner pris en famille », de celles dont on dit qu’après il ne nous reste plus qu’à disparaître. « Une expérience de nature », précise le bon gagné par loterie, dans un monde qui semble avoir sérieusement distendu ses liens avec le vivant.
La mer, j’avais dit sans hésiter me rappelle par son titre un autre récit de Sylvain Prudhomme, Là, avait dit Bahi (1), récit constitué d’une seule phrase, ample, tournée vers le passé de l’Algérie et se déroulant de part et d’autre de la mer Méditerranée. Récit d’une autre expérience, choisie par le narrateur, récit d’un récit qui se fait au volant d’un camion brinquebalant et dont le conteur rayonnant est un ancien colonisé.
La mer, j’avais dit sans hésiter, tourné vers un futur peu désirable, se déroule dans une « région reculée » d’un monde qui ressemble au nôtre – il y a des chauffeurs de bus – mais parcouru de signes étranges : la porte à coulisse semble mue d’une vie propre, les résidences et les vieilles tables sont abandonnées, les parkings déserts ( rarissime dans notre monde actuel ), les volets roulants baissés, les tables vieilles et rouillées. On dirait un décor de studio avec les façades, les grands frontons, les balcons, sur fond de ciel bleu comme un lointain de théâtre. Impression confirmée dans la suite du texte par « comme un décor de carton-pâte ». Un monde désolé dont le « cri d’une mouette » et le « bruit de ferraille de la poubelle qui roule » font entendre le silence mortifère et m’évoquent Louise en Hiver, beau film d’animation de Jean Laguionie (2), où une vieille dame charmante se retrouve seule et prisonnière d’une station balnéaire complètement désertée à la saison morte, et servant de décor à une femme qui va bientôt disparaître. Comme un sas en quelque sorte, une antichambre de la mort où le temps retrouvé pour contempler la beauté du monde et s’y frotter donne à l’existence une valeur supplémentaire, inestimable et poétique.
Dans La mer, j’avais dit sans hésiter, la rencontre ultime a lieu après le passage dans une Rotonde qui s’inspire peut-être de la Rotonde de Saint-Malo ou du Casino de Pléneuf Val André, avec une ancienne salle de bal. Je pense à la Gold Room de l’Overlook Hôtel dans Shining (3)avec ses fantômes, reprise dans Ready Player One (3), un film de Spielberg qui confronte le monde réel avec une ville d’où la nature a été entièrement chassée et une réalité virtuelle hypercolorée et vivante nommée Oasis. Il y a dans cette salle la mise en scène d’un passé révolu avec des photos de bals anciens et de gens heureux. Je pense aussi au décor d’Infixés de Jean-Marie Piemme : « Les palaces, c’est la survivance d’un monde, comme un chant des sirènes qui attire les Ulysse de tout poils. » […] Et ça concerne l’homme et la femme ? Oui, je crois. Quand ils sont dans un palace, ils fracturent le quotidien. Là, ils sortent d’eux-mêmes. Ils vivent dans l’exception. Ils se déracinent, en somme ? » Sauf qu’ici, s’il y a bien fracture, il semble que le narrateur reprenne racine. Et comment ne pas penser à la salle d’euthanasie dans Soleil vert de Richard Fleischer où Sol, joué par Edward G. Robinson, meurt devant des images de la Terre d’autrefois. Devant sa beauté.
Qu’est-ce qui a été déserté dans le monde, sinon la beauté ? Dans Abandonner-Qu’est-ce que tu imagines ? de Fanny Mentré il est beaucoup question de la beauté perdue, sacrifiée sur l’autel d’un capitalisme inhumain : beauté des jeunes gens, de l’humain, de l’excès : « Je crois que tout ça n’existe plus, je crois que la beauté de l’excès ne peut plus exister dans ton monde où tout est contrôlé, tout doit se justifier. » Deux récits de la BDF, situés à Saint-Brieuc, soulignent la beauté de ses paysages. Beauté fantomatique de la ville en travaux, beauté naïve et précaire des habitations dans Or comme ordure, et dans Trésors : « la baie s’ouvrait à mon regard, ample, de grande beauté, parfaitement silencieuse. » Et plus loin : « Je vous ai montré la beauté ». De la beauté, il est aussi question dans La mer, j’avais dit sans hésiter : « J’avais été enfant au bord de cette beauté. J’avais grandi dans le bruit de cette écume. » La beauté est inscrite dans le corps du narrateur, elle est passée par ses perceptions ( pupilles, peau, terminaisons nerveuses ) et s’y est imprimée à jamais. Grâce à l’expérience du ressouvenir, il en a une conscience aiguë. « C’était beau. Beau à en pleurer. » Mais c’est aussi la conscience d’une perte, et l’anamnèse n’est qu’une consolation.
En représailles de la mort de son fils Androgée, Minos exigeait que les Athéniens envoientsept jeunes gens et sept jeunes filles tous les neuf ans en Crète où le Minotaure les attendait dans le labyrinthe pour les dévorer. Les « dix lauréats et lauréates de l’année » ne seraient-ils pas les victimes expiatoires du « Pays », régime totalitaire comme on en trouve chez Orwell, Huxley, Bradbury, Zamiatine ? Si le Pays donne le nom d’« exécuteurs » aux agents chargés de faire signer une décharge au candidat, comment ne pas penser à l’exécuteur des hautes œuvres, terme désignant naguère le bourreau ? Et à une mise à mort déguisée en rituel festif, digne d’une société du spectacle ? « Vous êtes l’espoir, avait dit le maître de cérémonie, dans sa veste illuminée de paillettes. Vous êtes la preuve que tout peut arriver. Le réconfortant rappel que demain le destin peut choisir n’importe qui d’entre nous. » Marketing. Le destin, c’est l’accomplissement du héros, ou alors un beau piège grandeur « nature ».
Le destin ou les Moires (4) ?
L’expérience « de nature » offerte au narrateur se doublerait d’une double expérience de mort : une sorte de catabase, descente cathartique au cœur du mensonge – la mer est morte, ce n’est plus qu’une abstraction, elle est inconnaissable – , et la mort du héros, celle dont on ne revient pas pour témoigner de ce qu’on a vu. C’est compter sans l’apparition d’un carnet et d’un stylo remis au narrateur par Marina Stücke, la guide qui a pour « mission » de le « conduire à destination » ; est-ce une passeuse ? Je pense à Flora Dichter de Trésors et à la « superviseuse » de La réserve des choses ; elle a « les cheveux d’un blanc presque irréel » ; est-ce une fée ? une âme ? Ici on est obligé de faire confiance au narrateur, qui la présente dans un deuxième temps comme une personne non affiliée au système totalitaire qui l’emploie, une amie. Et dans amie il y âme… Une âme amie ? Ou Atropos en personne ?
Le choix de la mer n’est pas innocent, et la « région reculée » qui sert de la cadre à l’expérience me fait penser à Ôkeanos, le fleuve mythique encerclant dans la cosmologie antique le cercle plat de la Terre et au bord duquel, dans l’Odyssée, Ulysse trouve, là où s’arrête le monde des hommes, un accès aux Enfers.
« Tout au long du jour, les voiles du bateau qui traverse la mer sont tendues par le vent. Enfin, le soleil s’enfonce et l’obscurité couvre tous les chemins. Cependant nous arrivons aux limites du profond Océan aux vastes tourbillons. C’est là que se trouvent la ville et le pays des Cimmériens. » Homère, Odyssée, Chant XI, vers 10-14
« Les âmes des prétendants dépassèrent le cours d’Océan, le Rocher Blanc, les portes du Soleil et le pays des Songes ; bien vite elles arrivèrent dans la prairie d’asphodèles où habitent les âmes, fantômes des défunts. » Homère, Odyssée, chant XXIV, vers 11-14
Qu’est venu faire le narrateur sur ces rivages éloignés ? Lui qui dans l’incipit « promène » des yeux grands ouverts et est venu re-voir la mer et re-trouver « le goût salé d’embruns léchés dans [s]on enfance. », ne le sait pas encore. Face à la « grande mer de délires noués » chantée par Paul Valéry (5), c’est plus qu’un souvenir d’enfance que le narrateur est venu chercher, c’est le sens même de son existence dans un monde qui n’en a plus guère, son propre accomplissement, une métamorphose.
Là réside la part de mystère, le risque contenu dans la mention « où qu’elle doive [l]e mener, quelle qu’en soit l’issue » figurant sur la décharge qu’on lui donne à signer. Sur le carnet que lui a remis Marina Stücke – passeuse amie ou exécutrice testamentaire ? – il écrit « avec la rage désespérée du condamné qui s’adresse pour la dernière fois aux siens ». Un parcours ainsi se dessine : regarder, se souvenir, éprouver, écrire, témoigner, disparaître. Et quand il a terminé de noircir les pages, quand il déclare « j’avais fait mon travail », un nouvel éventail de sens s’ouvre au lecteur : écartée la piste psychanalytique, cet acte d’écrire pourrait être un travail de parturiente, une maïeutique de l’âme, et je pense à « Ce que dit la bouche d’ombre » dans les Contemplations de Victor Hugo :
« Ce que dit la bouche d’ombre »
Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ;
Une pensée emplit le tumulte superbe.
Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le verbe.
Tout, comme toi, gémit ou chante comme moi ;
Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes
Arbres, roseaux, rochers, tout vit !
Tout est plein d’âmes.
Ce pourrait bien être aussi un acte de témoignage pour arracher la beauté à l’oubli. Car la beauté s’éprouve, se montre, se partage. C’est un langage. Qui pour le parler, qui pour en témoigner sinon le peintre ou le poète ? Et à quel prix ? Devant la mer retrouvée, il s’exclame : « j’étais bouleversé de bonheur et bouleversé de tristesse de ne pouvoir le leur dire : ça ne mourra jamais. Ce sera toujours là ils n’y pourront rien. » « Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire », dit Jacques Derrida (6) . Écrire et non taire ses émotions, affirmer ce qui est, redonner vie à ce qui est prétendument mort, retrouver le sens. Le témoignage est affirmation, il est acte de résistance.
Quel sens donner alors à l’élimination du témoin ? On peut, je crois, se raconter l’histoire suivante : le programme du Pays consiste à supprimer tous les témoins du monde ancien dont le narrateur protagoniste est un spécimen particulièrement nostalgique (solastalgique ? ) ; et la guide est un transfuge qui collecte, comme il est fait des livres dans Farenheit 451 (7), la parole sacrée des témoins. On aurait donc affaire à un Évangile à rebours, un héritage à transmettre aux générations futures pour les sortir de l’abrutissement et l’amputation existentielle auxquels, à grand renfort de « potions d’oubli » et probablement de fake news, les soumet le Pays. Opération à risque, aux « chances de succès […] infimes », soit que le Pays soit suffisamment puissant pour anéantir toute opposition, soit que les destinataires des témoignages ne leur donnent pas crédit. Mais l’intention est là, et le pari, et le témoignage au prix d’une vie singulière, pour attester de la vie elle-même au profit d’une multitude d’autres vies à faire. Considérant que les romans que j’ai lus de l’auteur comportent toujours une lueur d’espoir et de confiance en l’humanité, je me dis que cette lecture se tient. De fait la mort de l’écrivain prend un sens quasi christique, si l’on pense au Christ « qui a réduit la mort à l’impuissance et a mis en évidence la vie et l’immortalité par l’Évangile » (8). Son témoignage écrit est une épiphanie.
Novarina, dans Le Théâtre des paroles, dit que « lire, c’est changer de corps ; c’est faire un acte d’échange respiratoire, c’est respirer dans le corps d’un autre. » Ce récit met le lecteur à l’épreuve, en lui offrant l’expérience singulière d’être le dépositaire d’une joie, d’une détresse et d’une voyance, de s’y reconnaître, d’en mourir par procuration et de revenir plein de force et courage (10)prendre soin du futur. Il est rare que le narrateur – celui qui nous parle – meure sous nos yeux à la fin de l’histoire. Ainsi ne saurons-nous jamais ce qu’il est advenu de cet écrit – est-ce ce récit même que l’on vient de lire ? – où notre propre présent est mis en abîme derrière une immense fenêtre et où un futur peu réjouissant projette ses ombres. Mais l’écrit est. Et là réside tout espoir.
* Syntagme emprunté à Jacques Derrida dans son Séminaire intitulé « Témoigner » et professé à l’EHESS durant l’année 1992-1993 (Seuil, Bibliothèque Derrida, 2025)
1 – Là, avait dit Bahi, Gallimard, « L’Arbalète », 2012 et « Folio », 2025
2 – Louise en Hiver est sorti en 2016 en France
3 – Ready Player One est sorti en 2018. Il est adapté de Player One, roman d’Ernest Cline paru en 2011
4 – Les Moires sont les divinités grecques du destin (Les Parques des Romains) : Clotho tisse le fil de la vie, Lachésis le déroule et Atropos le coupe l’heure venue
5 – « Le Cimetière marin » in Poésies, éditions Gallimard, 1929
6 – https://www.radiofrance.fr/franceculture/jacques-derrida-ce-qu-on-ne-peut-pas-dire-il-ne-faut-surtout-pas-le-taire-mais-l-ecrire-3071190
7 – Farenheit 451, Ray Bradbury, 19538- 2 Timothée 1-10
9 – Le Théâtre des paroles, Valère Novarina, éditions P.O.L, 1989
10 – Parodie de « Plein d’usage et raison » dans le sonnet « Heureux qui comme Ulysse » in Les Regrets, Joachim du Bellay, 1558.
« Nous passâmes devant une ancienne poissonnerie. La vitrine était nue, les étals déserts, les plans de travail jaunis. Tout cela semblait si vieux, si daté. » Tout indique dans la nouvelle de Sylvain Prudhomme que les lieux sont abandonnés.
Que s’est-il passé ? La nouvelle ne le dit pas. On imagine, puisqu’il s’agit de bord de mer que les lieux ont été désertés en raison de la montée des eaux, due au réchauffement climatique.
« Tous les deux nous avancions, allègres, entre les façades blanches qui des deux côtés se dressaient comme un décor de carton-pâte ».
Le paysage se transforme alors en décor voire en sanctuaire pour quelques privilégiés qui ont le droit de revenir sur les lieux.
« Le lourd rideau se mit à glisser, découvrant des baies tout le long de la pièce. La salle entière était construite en saillie au-dessus de l’eau. »
Quand la mer apparaît au narrateur, ce n’est pas parce qu’il est descendu sur la plage et qu’il marche sur le sable comme dans son enfance mais parce que des rideaux s’ouvrent depuis la rotonde où l’a conduite Marina Stücke. La mer est d’abord un tableau, elle surgit à l’intérieur d’un cadre. Ce n’est qu’ensuite qu’il a accès aux autres sensations ( odorat, ouïe…)
« Je n’avais pas même vu les poignées aux immenses fenêtres. J’en actionnai une, poussai d’un coup deux battants vers l’extérieur. Une bouffée de vent et d’embruns fouetta le visage »
Ici pas de sable, pas de vagues dans lesquelles on se roule, mais un décor et un cadrage immense digne d’une projection en cinémascope.
En lisant la nouvelle de Sylvain Prudhomme, deux souvenirs me sont revenus. D’abord le récit de Sophie Poirier intitulé Le Signal(1). Dans cet ouvrage, Sophie Poirier raconte sa passion pour l’histoire d’un immeuble de bord de mer à Soulac-sur-Mer condamné à la démolition en raison de la montée des eaux. Un ami Olivier Crouzel, photographe et vidéaste (2) l’accompagne dans ses excursions plus ou moins licites dans l’immeuble abandonné. L’autrice est bouleversée par les images de la mer qui, lui parviennent à travers le cadre des fenêtres béantes et c’est le souvenir d’un peintre qui revient :
« Je pensais au tableau d’Edward Hopper, une fenêtre rectangulaire qui plonge dans la mer bleue … J’ai assisté au coucher du soleil assise par terre dans une pièce au 3ème étage… L’océan s’illumine au fur et à mesure que le soleil disparaît, puis le ciel s’embrase pendant que dans la pièce tout s’assombrit. » (p.107)
Le deuxième souvenir vient d’une séquence du film de Richard Fleischer Soleil Vert (1973) dans lequel le vieux Solomon Roth demande à se faire euthanasier. Avant de mourir, comme tous les autres candidats à la mort, il bénéficie du droit de contempler sur grand écran des images de la nature telle qu’elle était avant le chaos. Et bien sûr, là encore la nature apparait dans un cadre, face à celui qui la contemple, qui en est le spectateur.
L’enfance est le temps de l’expérience sensorielle globale. L’enfant en bord de mer n’est pas spectateur mais acteur, protagoniste parfois cruel de la nature : « Vision d’une méduse échouée que j’avais crevée d’un bout d’un bâton. La masse gélatineuse de sa robe pourpre, gluante. Le charnu des filaments que j’avais lacérés l’un après l’autre, les traînant dans le sable. L’adrénaline de ma sandale posée sur la demi-sphère de chair visqueuse, de ma station en équilibre sur le cadavre, malgré la peur d’être piqué ».
On comprend que seule l’écriture du récit de son expérience va permettre au narrateur d’accéder à la totalité des sensations enfouies et réveillées. L’écrivain Sylvain Prudhomme signe dans La mer j’avais dit sans hésiter un acte de foi en la puissance de rédemption de la littérature, en son pouvoir de résurrection, en sa capacité à célébrer « le temps retrouvé ». Et dès lors, le narrateur peut mourir.
« Je vis qu’elle remarquait le froissement léger des pages épaissies de caractères. Qu’elle comprenait que je l’avais fait, que j’avais fait mon travail. » J’interprète le fait de mettre ces derniers mots en italiques comme une intervention directe de l’auteur rappelant son propre choix d’existence.
* Phrase prononcée par le grand-père dans le film Le chant des forêts de Vincent Munier
1 – Sophie Poirier Le Signal – éditions Inculte – 2022
2 – https://www.oliviercrouzel.fr/le-signal-projet/
A quoi ressemble le Pays qui n’apparaît qu’à l’arrière-plan de ce récit imprégné d’une sourde et furieuse angoisse ? Alors que l’on évoque actuellement et abondamment l’acuité troublante du roman de George Orwell, 1984, face à la menace fasciste et aux diverses formes de manipulation qui touchent nos sociétés modernes, La mer, j’avais dit sans hésiter nous conduit vers un monde totalitaire dont les divertissements s’avèrent mortels.
La société à laquelle appartient le narrateur, dont il est exceptionnellement extrait (1), repose sur un conditionnement collectif nécessairement coercitif, où nul n’est en mesure d’exercer sa liberté.
Si les liens humains sont maintenus, l’amour et l’affection autorisés, ils ne forment qu’un paravent face à des lois qui rudoient des êtres devenus indifférents à leur propre cause, car pétris d’oubli. Ranimé par le souvenir impétueux de la mer, le narrateur reprend contact avec celui qu’il était enfant, et qu’on l’avait conduit à occulter. C’est une renaissance. Avec la marée des souvenirs qui reflue, ce sont aussi les sensations, dans toute leur intensité sauvage, qui assaillent l’homme et le ramènent violemment à un monde follement vivant – même si, et ce n’est pas la moindre des étrangetés de ce texte, la coupure demeure entre lui et le dehors, l’accès à la mer ne pouvant s’effectuer qu’à travers un cadre (2), frontière qui rappelle la limite mais ouvre aussi sur l’illimité. C’est en effet à travers une fenêtre grande ouverte que s’effectue l’accès à un monde révolu, condamné, oblitéré. Une fenêtre qui rappelle au monde d’avant, suffisante pour raviver un désir si vaste et puissant qu’il ne peut connaître d’autre aboutissement que dans la mort.
Le rôle joué par la passeuse, figure ambiguë, Eros et Thanatos tout ensemble, peut nous rappeler d’autres personnages déjà présents dans la Bibliothèque des futurs, tels que Flora Dichter, dans le Trésors de Lucie Taïeb, ou la superviseuse dans la Réserve des choses, de Claire Béchec. Ici, Marina Stücke (3), être énigmatique et hors du temps, exerce un charme puissant. Elle incarne une puissance paradoxale, aussi protectrice que séductrice et mortifère. Elle œuvre dans cet entre mondes désaffecté, en assure la circulation, contribuant à l’opacité du système dominant, tout en aiguillonnant le désir d’une possible résistance. Car elle est celle qui dépose entre les mains de l’« aventurier » confronté à un délectable produit de contrebande les outils d’une résistance lucide : du papier, un stylo – parce qu’être écrivain oblige, d’une certaine façon, à assumer quelques responsabilités.
Dans ce lieu mémoriel dévasté, empreint de mélancolie, la beauté du monde se révèle pleinement au narrateur. Elle le submerge, elle est déchirante, elle pulvérise la léthargique mesure du temps vécu de l’autre côté, dans le Pays où se tient une population accoutumée à sa servitude volontaire. Cette beauté est passionnément vivante, elle raconte les grands combats, et la clarté étincelante d’une enfance avide de sensations.
Pour avoir connu ce moment d’extase, pour avoir accédé à cette connaissance dont sont privés ses congénères, l’homme doit payer de sa personne, et se sacrifier, en s’en remettant à la Loi, impavide et inflexible qu’incarne Marina Stücke. Alliée, plus que bourreau, cette messagère de la Mort pactise tacitement avec son prisonnier, en lui apprenant comment peut s’organiser la résistance, à travers un petit carnet qui contiendra des mots capables de sauver encore un peu de la beauté du monde.
La mer, il a dit sans hésiter: ce cri de joie, jailli de l’enfance empêche la détresse de se répandre uniformément et sans appel. Il maintient l’horizon ouvert.
1- Non pour son « Jour de Vie », comme c’est le cas chez Claire Béchec, dans la Réserve des choses, mais pour jouir, une unique fois dans sa vie, d’une « récompense », d’un « privilège » rare, en l’occurrence, une « expérience de nature », réveillant ainsi chez le lecteur l’élégiaque rumeur des mondes disparus, le regret poignant d’une entente sacrée avec le vivant ( quand, dans la salle pré-funéraire du Soleil vert, de Richard Fleischer, s’illuminent sur écran panoramique des vues éblouissantes d’une Nature préservée, toute amicale, nous éprouvons le même frisson d’amour éperdu et d’infini chagrin prospectif )
2- Ce cadre assure l’immuabilité d’un tableau dans lequel le narrateur pénètre avec tous ses sens affûtés, mais qu’il ne peut traverser : tout se passe en somme à l’intérieur du cerveau de cet homme confronté à l’inquiétante étrangeté d’un univers qui lui fut familier et qui refait surface en lui avec une âpre ivresse.
3- Marina Stücke : lumineux et fracassant assemblage de « morceaux de mer », vigie océanique
« La porte à coulisse s’était refermée derrière moi dans une expiration de vieux pneu usé, et j’étais resté seul au milieu de l’esplanade goudronnée flanquée de résidences abandonnées. J’avais promené mes yeux alentour. Parkings déserts. Façades dont le blanc avait dû être autrefois éclatant. Grands frontons épurés aux lignes de paquebots. Balcons en saillie. Le tout très blanc, sur fond de ciel très bleu. Sur un panneau écaillé, j’avais lu le nom de l’immeuble le plus proche : Les Goélands. J’avais regardé les volets roulants baissés à toutes les chambres. Les jardinières desséchées aux balcons. Les baies vitrées de l’entrée principale barrées de ruban adhésif défraîchi. Les vieilles tables rouillées sur la terrasse, intouchées depuis des années, abandonnées à la pluie et au vent. Depuis combien de temps l’évacuation avait-elle été ordonnée ? Une mouette avait crié dans le ciel. Une poubelle en aluminium détachée de son socle avait roulé dans un bruit de ferraille jusque contre un palmier nain. »
Un présent ruiné
Le monde idéal promis n’a généré que désastres, déserts, abandons « bruits de ferrailles ». L’âge d’or devait advenir sur terre et non dans un au-delà-paradis. Foin des vieilles croyances et des religions, le futur sur terre serait radieux, et les lendemains chanteraient. Le devenir-heureux annoncé à longueur de discours s’est mué en cauchemar totalitaire. Le rêve américain ? Foutaises !
Dans Rudimenteurs d’Alexis Fichet l’avenir a déjà eu lieu. Il n’en reste que des traces difficiles à décrypter. Dans La mer, j’avais dit sans hésiter de Sylvain Prudhomme, l’avenir a aussi eu lieu et ce qu’il nous laisse en héritage a le visage de l’abandon. Le désir d’avenir se retourne en désir du passé, en désir de ce qui a été vécu avant, en désir de ce qui a disparu, de ce qui a été perdu. Dans le présent devenu inhabitable quelques fenêtres ont été découpées . Ultimes respirations ? Rudimenteurs prend le relais de La mer, j’avais dit sans hésiter. Le petit carnet aux pages « épaissies de caractères » pourrait être une des traces récoltées par les rudimenteurs d’Alexis Fichet.
En sommes-nous là aujourd’hui dans les grandes villes, dans les mégapoles ? Est-ce que la limite du supportable est atteinte ?
Note pour le temps présent. L’art d’habiter. Observer de près et décrire les modes de vie dans la cité, la chaîne des actes permis ou interdits, la logique des dispositifs et des agencements qui régissent la vie des habitants.
Une autre façon d’habiter la ville se déclinerait comment ?
Quelles utopies pour la ville de demain ?
En face de la ville-désastre on imagine quoi ?
L’espoir
« Vous êtes l’espoir, avait dit le maître de cérémonie, dans sa veste illuminée de paillettes. Vous êtes la preuve que tout peut arriver. Le réconfortant rappel que demain le destin peut choisir n’importe qui d’entre nous. »
« L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotsky ! »
Ce sont les trois phrases écrites sur la carte postale envoyée par Ludovik John dans la Plaisanterie de Milan Kundera. Et pourtant la civilisation s’adosse à cette certitude : il y aura un DEMAIN.
Cette certitude est-elle ébranlée ( cf Eaux fortes de Claire Bechec, Le Grand affaissement de Basile Mulciba, Soula-JE de Fabienne Juhel ) ?
Aujourd’hui n’est-ce plus qu’une hypothèse ? Il y aura un demain ? Peut-être.
L’aveugle voyant
« Je respirais l’océan et sentais remonter en moi des souvenirs d’enfant au bord de la mer. Images presque oubliées de pêche à pied du temps d’avant, à débusquer couteaux et palourdes sur la grève à marée basse, à parfois lever sous un rocher un crabe dont les pinces mordaient mon bâton. Vision d’une méduse échouée que j’avais crevée du bout d’un bâton. La masse gélatineuse de sa robe pourpre, gluante. Le charnu des filaments que j’avais lacérés l’un après l’autre, les traînant dans le sable. L’adrénaline de ma sandale posée sur la demi-sphère de chair visqueuse, de ma station en équilibre sur le cadavre, malgré la peur d’être piqué. La vague honte de mon acharnement. Le goût salé de l’eau dans ma bouche lorsqu’abandonnant enfin ma proie j’avais couru replonger dans les vagues et jouer dans les rouleaux. »
L’effet rétroviseur. Ce qui remonte : un fragment d’enfance, d’absolu, de cruauté ordinaire. Dans toute vie rôde l’ombre de l’enfance ? Le héros de l’histoire ne voit pas ce qui lui arrive ( sur la figure ), il revoit des fragments de son enfance vécue en osmose avec la mer, la grève, la faune marine.
L’effet méduse : « une méduse échouée que j’avais crevée du bout d’un bâton »
Sur le visage de Marina Stücke le reflet indéchiffrable de la mort. Indéchiffrable ? Qu’il s’interdit de déchiffrer ? Pas facile de voir des serpents dans les « cheveux d’un blanc presque irréel » de « la chargée des récompenses ».
Toutes les représentations ont été brouillées. Le narrateur ne voit plus que des images qu’il ne parvient pas à interpréter. C’est dit dès la première phrase : « Le chauffeur de bus m’avait dit au revoir avec un regard doux, dans lequel j’avais peiné à savoir si perçait de l’envie ou de la compassion. » C’est une des lignes à haute tension de la nouvelle.
Nature
« Bon pour une expérience de nature ». Au lendemain de ma désignation par la loterie, j’avais coché cette case en guise de privilège dont je demandais une unique fois dans ma vie à jouir. D’autres lots m’avaient fait hésiter : l’ascension jusqu’aux dernières neiges du Pamir ; l’immersion dans un authentique morceau de forêt équatoriale au cœur du Parc Naturel d’Amazonie ; un tête à tête avec Sandokan, le rhinocéros blanc récemment recréé par l’équipe de chercheurs de Nairobi. J’avais fermé les yeux, écouté longtemps en moi, attendu que mon choix s’affermisse. J’avais senti l’appel d’odeurs marines, de houles venues de loin. J’avais retrouvé enfoui très profond dans ma mémoire le goût salé d’embruns léchés dans mon enfance.
— La mer, j’avais dit sans hésiter, avec une certitude inébranlable à présent. Si je peux faire un vœu, que ce soit de revoir une fois dans ma vie la mer (…) J’avais coché la case océan. »
« Privilège dont je demandais une unique fois dans ma vie à jouir. »
Cette « expérience de nature » on ne la vit qu’une fois. Dans la nouvelle de Sylvain Prudhomme le Pays gère ( « À présent le Pays s’occupe de tout » ) il se charge de la gestion des oasis de jouissance, des fenêtres dans les murs de la prison collective. Ce pourrait être une farce un peu cynique : ce moment de bonheur, d’extase vous ne le toucherez du doigt qu’une fois dans votre vie, après vous vivrez dans la solastalgie. Mais non, l’issue n’est pas farcesque, elle est tragique. Il y aura un prix à payer.
Jouir une fois dans sa vie …on pense au « jour de vie » de Claire Bechec dans La Réserve des choses.
« J’avais coché la case océan. » Les fantômes sont patients, ils vous attendent au coin du bois ou au bord de la mer.
Dans les fictions de la Bibliothèque des futurs, jouir est souvent lié à un rapport avec la nature.
Résurrection
« J’avais cru que c’était mort en moi depuis longtemps mais non. C’était toujours là.
Mes pupilles se souvenaient. Ma gorge se souvenait. Ma peau se souvenait. Chacune des terminaisons nerveuses de mon corps se souvenait.
Le Pays avait eu beau faire, avec ses potions d’oubli, son opium, ses sourdines, ses cures d’abrutissement aux plaisirs vils et aux semaines de soixante heures.
C’était toujours en moi.
C’était là et cela criait. Cela hurlait. Cela exultait d’être toujours en vie.
Mon émotion de retrouver la mer se doublait maintenant d’une autre : celle de me retrouver moi. De retrouver l’enfance que j’avais crue à jamais perdue. De la retrouver plus vivante que jamais. De l’entendre rugir avec une soif de revanche qui la faisait hurler : je ne suis pas morte. Ce n’est pas vrai que je suis morte, au contraire je vis.
C’était toujours là en moi.
Cela vivait.
C’était plus puissant que les décennies d’efforts pour l’éteindre.
C’était indestructible.
Je criais à pleins poumons dans le vent et la lumière qui tournoyait à l’infini devant moi, mais mon cri n’était plus un cri déchiré désormais, ce n’était plus l’exutoire d’un trop plein d’émotion à retrouver la mer.
C’était un cri de joie et de rage mêlées. »
« Mon émotion de retrouver la mer se doublait maintenant d’une autre : celle de me retrouver moi. »
Le héros est soulevé, traversé par le sentiment océanique. Dans son dialogue avec Sigmund Freud, Romain Rolland avance ce concept de sentiment océanique. Un sentiment qui nous fait ressentir et vivre notre lien profond avec l’univers, qui nous précipite dans un rapport avec quelque chose de plus grand que nous-mêmes sub specie aeternitatis, sous l’aspect de l’éternité, formule qu’il emprunte à Spinoza.
« La mer était là, éclatante. Les vagues à mes pieds rebondissaient, dansaient, jouaient. Les embruns soulevés par le vent fouettaient les vitres. De toutes parts l’immense étendue liquide ondoyait, scintillait, se ridait, se gonflait, se creusait. Le soleil du matin arrivait d’en face, rebondissait sur l’eau, jetait de tous côtés des paillettes de lumière qui m’obligeaient à plisser les yeux. C’était beau. Beau à en pleurer. »
Voilà ce dont tous sont privés. Voilà ce que le lauréat est invité à vivre une seule fois et d’avoir vécu cela il mourra. Celui qui a posé ses yeux sur ce qu’il est interdit de voir doit être exécuté, ou au moins agir comme Oedipe : Ça me regarde dit Oedipe et il se crève les yeux.
L’écriture puissance
« Alors je vis le carnet et le stylo confiés par Marina Stücke.
Je revis la façon dont elle avait parlé de mon métier, l’insistance qu’elle avait mise à souligner qu’il l’intéressait.
Je revis les cheveux blancs et doux de Marina Stücke.
Ses cheveux fous, légers, de femme qui ne pouvait être devenue l’esclave du Pays.
Ses yeux vifs de femme qui jamais ne se laisserait éteindre.
Je compris ce qu’elle voulait. Je compris tout.
Je saisis le papier et le stylo, me mis à griffonner frénétiquement. Passai la dernière demi-heure à écrire, à écrire aussi exactement que je pus, avec la rage désespérée du condamné qui s’adresse pour la dernière fois aux siens.
Je venais de mettre le point final lorsque reparut Marina Stücke.
Je vis que ses yeux cherchaient par terre et sur le rebord de la fenêtre, fouillaient la pièce entière à la recherche du carnet et du stylo. Je lus dans ses yeux un éclair de satisfaction, presque de soulagement, à voir que je serrais le carnet dans ma main.
Je vis qu’elle remarquait le froissement léger des pages épaissies de caractères. Qu’elle comprenait que je l’avais fait, que j’avais fait mon travail.
Elle me sourit avec douceur, de son sourire d’alliée, ainsi que je l’avais deviné depuis la première seconde.
(…)
– Au moins vous et moi aurons fait notre possible. »
L’issue
Et soudain un peu de lumière. Et soudain on entrevoit une issue, un acte est posé. Et même deux. Marina Stücke donne au héros de l’histoire un carnet et un stylo, il s’en empare et écrit. Alleluia ! Ils ont trouvé un moyen d’agir : LE TEXTE.
J’écris donc je suis. Acte de création, acte de futur, l’écriture d’un texte qui témoigne unit Marina Stücke et le narrateur dans un geste de résistance.
« Le texte est une arme contre le temps, l’oubli et contre les roueries de la parole, qui, si facilement, se reprend, s’altère, se renie ( … ) Le texte est un objet moral : c’est l’écrit en tant qu’il participe au contrat social ( …), il marque le langage d’un attribut inestimable : la sécurité. » Roland Barthes – Théorie du texte
« La pulsion d’archive, c’est un mouvement irrésistible pour non seulement garder les traces, mais pour maîtriser les traces, pour les interpréter. Dès que j’ai une expérience, j’ai une expérience de trace. L’archive ce n’est pas une question de passé, c’est une question d’avenir. » Jacques Derrida – Trace archive, image et art –
La mission
Le carnet repasse dans les mains de la « chargée des récompenses » ( « C’est moi qui ai pour mission de (vous) conduire à destination. » ) Pour mission maintenant de conduire à destination « les pages épaissies de caractères ». Cet objet fragile sera-t-il l’instrument d’une révolution du regard ? Déclenchera-t-il une prise de conscience, ouvrira-t-il la voie à une déconstruction/reconstruction du Pays ?
On imagine que c’est l’enjeu : ouvrir la possibilité d’une transformation, d’une révolution.
Que peut l’écriture ? L’auteur nous invite à croire qu’un texte peut lever des forces de vie contre les forces de mort.
On ne sais pas ce que peut un texte ? Sylvain Prudhomme dans cette nouvelle dense et articulée parie sur la puissance de l’écriture et nous suggère qu’un texte peut toujours arriver à destination, quels que soient les obstacles et les frontières à franchir. Il ne faut jamais renoncer à jeter un bouteille à la mer.
Jetez la bouteille à la mer, j’avais dit sans hésiter.
Question pendante : qui sera tué au nom de l’avenir de tous ?
PS : Extrapolation inspirée par cette nouvelle : L’auteur d’une fiction prédictive écrit-il dans cet espace-temps juste avant que le ciel lui tombe sur la tête, dans ce creux entre maintenant et l’évènement qui lui coupera la parole pour toujours ?
L’idée de mon interprétation, je l’ai eue juste avant de lire le dernier paragraphe, comme si cette proximité avec le texte avait permis à la chute de ce récit de s’incarner dans ma lecture.
Rétrospectivement j’imagine un bus de la compagnie « Ankou Line » venir chercher un homme, devant chez lui, pour un doux périple. « Doux » mot qui sera employé au début et à la fin de la nouvelle comme pour signifier un rapport au temps cyclique.
Il m’apparait maintenant évident que cet homme est déjà mort au moment où la porte du bus se referme sur lui, une porte qui, elle, se referme. Ce n’est pas le cas dans la nouvelle de Basile Mulciba ( Le grand affaissement ) où la porte de la salle de bain ne ferme plus, indice d’un dérèglement global à venir.
Alors pourquoi n’en a-t-il pas conscience ?
Peut-être parce que, comme souvent dans pareille mort, l’agonie n’a pas fait son œuvre et qu’il se retrouve plongé dans un monde qu’il dessine lui-même à partir de ses propres souvenirs. Un monde dans lequel un soupçon d’étrangeté s’immisce car le temps semble avoir fait œuvre d’entropie. Les blancs sont très présents, les espaces sont désertés, des fréquences bien connues se font entendre, mouettes, goélands que rien ne semble effrayer.
Et puis voici qu’un personnage apparaît, une femme, cheveux blanc, belle, rassurante et qui va l’accompagner dans ce monde, tel un guide, un ange ou l’image illusoire d’un être éthéré, et qui lui fera penser à « ces passeuses (..) qui aidaient les étrangers à passer les frontières ».
L’homme nous donne bien l’image d’un étranger qu’une frontière attend, un étranger guidé vers le Styx.
Il sera allé chercher dans les tréfonds de son être le désir profond du monde dans lequel il voulait encore vivre.
Les premiers instants qui suivent notre mort sont bien ceux de nos désirs les plus intimes, des lieux, des sons, des odeurs, sans filtre, exacerbés, comme toutes ces premières fois. Pour lui c’était la mer, une évidence produite par sa conscience délocalisée dans ce lieu ou les souvenirs sont plus réels qu’une horde de journalistes vous félicitant d’être l’un des participants à un grand voyage.
Dans cette découverte il avance avec elle, il la suit, toujours plein de confiance, le ciel est bleu, d’autres sons se font entendre, des sons porteurs d’informations qu’il aime tant, d’une archéologie sonore. Il avance, et son désir grandit, le temps se rétrécit avec elle et quand il demande à sa passeuse depuis « combien d’année elle accompagnait les lauréats » , elle lui répond « depuis toujours », car ce temps-là n’a pas de réalité et toujours peut aussi très bien signifier « la première fois ».
Je me dis que l’identité du temps permet à l’énergie de ses souvenirs une intégration du présent dans son passé, tel un moment de nostalgie vu sur un étal à poissons. Et puis vient le moment ou plutôt l’apparition d’un jalon dans le récit, un jalon en forme de fissure « d’échancrure » un peu comme avec une caméra obscura où, plus l’espace qui permet à la lumière de passer est restreint et plus le résultat est précis. A ce stade de la narration, la création de son récit monte d’une strate.
Le voici sur « La jetée » ( je pense au film de Chris Marker du même nom ), elle lui permet de revenir dans son passé et de se revoir bien vivant et peut être même plus conscient qu’avant car chaque stimulus corporel est exacerbé. Dans cet espace hors du temps, qu’il se crée, c’est bien la féérie qui prédomine, dans une agréable composition sonore, un tintinnabulement minéral acompagné des voix de l’eau, mais cela sera bref. Le temps de laisser l’encre s’étendre sur le papier, au papier de boire l’écume de ses émotions et à ces souvenirs qui s’accrochent, qui s’agrippent de se convaincre que l’on vit encore, que l’on n’est pas mort, d’être dans ce désir du cri vivant qui s’imprime dans cette histoire dont il fera la narration une fois mort, accroché, angulé à son passé, angulé à Miss Stücke, la narration de ces derniers instants bloqué dans une boucle temporelle.
Il reviendra donc sur la jetée, encore et encore, cherchant l’échancrure de sa propre lumière.
* Henri Michaux – La citation sert d’exergue au film Dead Man de Jim Jarmusch
« Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait joué à recommencer. » Albert Camus – L’étranger
Etrange nouvelle que celle de Sylvain Prudhomme dont le sens échappe tant il est incertain. Qu’a-t-il voulu nous dire finalement ? Quel est son projet ? Il faudrait surtout ne pas lui demander. On aime cette ambigüité.
Le titre
On savait en le lisant que la nouvelle nous plairait. Et puis, ce thème marin nous séduit d’avance. On évoque beaucoup la mer à la Bibliothèque des futurs ( Alice Zeniter, Basile Mulciba, Alexis Fichet etc… ) Pas étonnant que le seul personnage qui ne soit pas anonyme s’appelle Marina . On reviendra plus loin sur son nom de famille.
L’effondrement a eu lieu et c’était maintenant (Utopie, dystopie, espoir etc…)
Le personnage principal est anonyme. Il est « Le lauréat ». Ou plus exactement il fait partie des 10 lauréats, et il vit dans un endroit mystérieux qu’on appelle « Le Pays ». La science fiction aime l’étrangeté toponymique. On utilise une majuscule pour grandir le décor, et l’on ne dit surtout pas ce qu’il y a autour. On remarque par ailleurs que l’article défini n’est pas innocent : « Le Pays » en effet suggère peut-être qu’il n’y a peut-être pas d’autre pays. Dans Hunger Games (1), il y a 12 districts. Dans Walking dead(2), il y a plusieurs territoires : « La Colline, le Royaume, le Sanctuaire etc…». Dans 1984 on a plusieurs continents ennemis Oceania, Estasia, Eurasia.
Ici, l’on ne connaît qu’un endroit : Le Pays.
Et comme dans d’autres textes de la BDF, il ne fait pas très envie. Il y a eu une évacuation dont on ne connaît pas les causes. Le monde est décrit rapidement, et l’on insiste surtout sur l’aspect métallique et défait des paysages. On lit par exemple :
« La porte à coulisse s’était refermée derrière moi dans une expiration de vieux pneu usé, et j’étais resté seul au milieu de l’esplanade goudronnée flanquée de résidences abandonnées. J’avais promené mes yeux alentour. Parkings déserts. Façades dont le blanc avait dû être autrefois éclatant. Grands frontons épurés aux lignes de paquebots. Balcons en saillie. Le tout très blanc, sur fond de ciel très bleu. Sur un panneau écaillé, j’avais lu le nom de l’immeuble le plus proche : Les Goélands. J’avais regardé les volets roulants baissés à toutes les chambres. Les jardinières desséchées aux balcons. Les baies vitrées de l’entrée principale barrées de ruban adhésif défraîchi. Les vieilles tables rouillées sur la terrasse, intouchées depuis des années, abandonnées à la pluie et au vent. Depuis combien de temps l’évacuation avait-elle été ordonnée ? Une mouette avait crié dans le ciel. Une poubelle en aluminium détachée de son socle avait roulé dans un bruit de ferraille jusque contre un palmier nain. »
Le monde est désert – on ne saura rien de sa mystérieuse évacuation – le végétal est mort ou dénaturé ( c’est grand un palmier ! ) – le peu de vivant qui reste « crie », souffre donc. Seuls les objets s’animent menaçants et dangereux.
« Je songeai à ces passeuses qui au début des années 2020 aidaient les étrangers à passer les frontières, risquant leur vie pour les aider, la nuit, à déjouer les caméras et les tirs sans sommation de l’armée. » La vie n’a pas l’air simple.
« Le Pays avait eu beau faire, avec ses potions d’oubli, son opium, ses sourdines, ses cures d’abrutissement aux plaisirs vils et aux semaines de soixante heures. »
Une expérience de nature
Pas étonnant que le prix décerné aux lauréats soit un « bon pour une expérience de nature » dès lors que celle-ci, la mère Nature semble avoir définitivement disparu. Le choix du lauréat n’est pas évident ce qu’on peut aisément comprendre ; le froid, la forêt, les espèces disparues, qu’importe si ce qu’on a à offrir est artificiel :
« D’autres lots m’avaient fait hésiter : l’ascension jusqu’aux dernières neiges du Pamir ; l’immersion dans un authentique morceau de forêt équatoriale au cœur du Parc Naturel d’Amazonie ; un tête à tête avec Sandokan, le rhinocéros blanc récemment recréé par l’équipe de chercheurs de Nairobi. »
Mais si la mer et l’océan ont disparu ( le poumon de la planète ), il n’y a pas à tergiverser : il faut chérir la mer.
« La mer, j’avais dit sans hésiter, avec une certitude inébranlable à présent. Si je peux faire un vœu, que ce soit de revoir une fois dans ma vie la mer. »
Toujours tu chériras la mer
Et force est de reconnaître que le lyrisme marin utilisé par Sylvain Prudhomme est aussi plaisant qu’efficace.
« La mer était là, éclatante. Les vagues à mes pieds rebondissaient, dansaient, jouaient. Les embruns soulevés par le vent fouettaient les vitres. De toutes parts l’immense étendue liquide ondoyait, scintillait, se ridait, se gonflait, se creusait. Le soleil du matin arrivait d’en face, rebondissait sur l’eau, jetait de tous côtés des paillettes de lumière qui m’obligeaient à plisser les yeux. C’était beau. Beau à en pleurer. »
Et c’est vrai que la mer c’est beau à en pleurer d’autant plus que dans la nouvelle elle est associée à la mort ou plus exactement à la destruction, ou à la disparition. Les souvenirs du narrateur sont essentiellement ceux d’une méduse déchiquetée ou de poissons ou de coquillages pêchés, mais ceux-ci ont disparu depuis longtemps.
« Tout cela semblait si vieux, si daté. Depuis combien de temps n’avais-je plus vu un poisson entier, avec ses nageoires et sa tête ? À quand remontait mon dernier souvenir d’un turbot luisant dans le bac d’un pêcheur, d’une baudroie gueule ouverte devant moi comme pour m’avaler sur les étals d’une criée, au débarquement d’un chalutier ? »
L’on pense évidemment à la disparition des espèces. On ne l’explique pas dans la nouvelle. En réalité, on ne la connaît que trop ( sur-pêche, plastique, pollution, réchauffement des eaux, activités humaines etc.)
« Revoir une fois dans sa vie la mer », expression terrible, qui semble annoncer une inexorable malédiction : ne plus voir la mer un jour. Comment ne pas penser au combat de certains qui nous alertent depuis des années en vain ? Comment ne pas évoquer la manière dont certains les traitent ? Capitaine Watson…
Marina Stücke
Stück en allemand, cela signifie morceau. Ici le mot est au pluriel. C’est étrange. Traduit maladroitement, le nom de ce personnage pourrait signifier des « morceaux de mer ».
Effectivement, c’est ce que Marina offre au narrateur. Néanmoins, j’ai du mal à ne pas envisager que Sylvain Prudhomme n’ait pas pensé à la seconde Guerre Mondiale. En effet, c’est avec ce mot que les nazis désignait les détenus arrivant dans les camps. Ils n’étaient plus des hommes, mais des bouts de bois ( comme autrefois le Code Noir nommait les esclaves des «meubles» ).
Le lauréat narrateur est condamné d’avance ; il faut faire semblant néanmoins.
« Mon émotion de retrouver la mer se doublait maintenant d’une autre : celle de me retrouver moi. De retrouver l’enfance que j’avais crue à jamais perdue. De la retrouver plus vivante que jamais. De l’entendre rugir avec une soif de revanche qui la faisait hurler : je ne suis pas morte. Ce n’est pas vrai que je suis morte, au contraire je vis.
C’était toujours là en moi.
Cela vivait.
C’était plus puissant que les décennies d’efforts pour l’éteindre.
C’était indestructible. »
1 – Hunger Games est une série de science-fiction américaine, basée sur la série littéraire dystopique du même nom de Suzanne Collins.
2- The Walking Dead est une série télévisée d’horreur américaine adaptée d’un comics.
Sylvain PRUDHOMME

Né en 1979, auteur de romans et de reportages, Sylvain Prudhomme construit une œuvre littéraire ouverte sur le monde. L’Afrique contemporaine — où il a longtemps vécu et travaillé (Sénégal, Niger, Burundi, Île Maurice) — est une des sources d’inspiration principales de ses premiers livres. Il est notamment l’auteur de Là, avait dit Bahi – Prix Louis Guilloux 2012 – Les grands, Légende, Par les routes – Prix Landerneau des lecteurs et prix Femina 2019 – ainsi que d’un recueil d’histoires, Les orages. Ses deux derniers livres, L’enfant dans le taxi et Coyote ont paru aux Éditions de Minuit.